The underground will have its revenge on Quebec mainstream · 15.12.04


“Ideas enter our above-ground culture through the underground. I suppose that is the kind of function that the underground plays, such as it is. That it is where the dreams of our culture can ferment and strange notions can play themselves out unrestricted. And sooner or later those ideas will percolate through into the broad mass awareness of the broad mass of the populace […]” – Alan Moore

Dans  « Un essai rapide sur les limites du contenu d’un fanzine », que l’on retrouve sur le site méconnu du Front d’Action Stupide, mjack soulève quelques écueils auxquels doivent se confronter les rédacteurs d’un fanzine contemporain. Il s’interroge sur l’orientation que doit prendre ce type de création. Il questionne la pertinence du contenu en faisant remarquer que la force d’une petite publication provient de son indépendance et de la liberté d’expression qu’elle y gagne. Il note néanmoins que cette situation en fait souvent un médium ridicule: «En effet, écrit-il, que faire quand cette liberté d’expression durement gagnée se confine aux territoires limites de la marge?» Je ne sais pas dans quel sens est employé ici le terme «marge», car il pourrait aussi bien désigner la littérature dite underground ou encore, pour reprendre une expression délaissée, les classes dangereuses de la société. Or, il me semble que les limites des petites publications appartiennent davantage à la réception et à l’organisation plutôt qu’à la création. Les limites surgissent quand l’on se demande qui est visé par la revue et dans quel intérêt.

Adressons-nous à la critique abstraite qui cherche à dénigrer les fanzines en leur reprochant de n’être conçus qu’en fonction d’un lectorat d’initiés. On remarque souvent cet argument lâché sous un ton réprobateur du type  : «Ouais, vous savez moi les revues qui s’adressent à une clique…» ou encore «le problème avec les journaux de gauche, c’est qu’ils ne s’adressent qu’à des gens déjà convaincus… ». Comme si toute publication devait fondamentalement servir de propagande! Comme si la culture ne pouvait être présentée que sous les habits promotionnels du Voir et du Québec Scope pour mériter de l’attention. Cette attitude de rejet, qui emprunte ses critères à l’efficace publicitaire, en reste souvent au registre de l’opinion personnelle et n’opère que rarement la distinction susmentionnée entre nos deux formes de  marginalités.

Bien développées, de telles remarques peuvent tout de même s’avérer vraies en partie et servir de base pour l’amélioration de la création. Les mouvements progressistes sont souvent représentés dans les revues militantes sous leurs habits folkloriques et cela prouve bien qu’ils manquent d’imagination. Qui n’a pas constaté la sur-utilisation des images du méchant capitaliste obèse en habit d’aristocrate avec son cigare, mangeant du tiers-monde à pleine gueule? Mais il ne se fait pas que ce genre de publications. Entre les oeuvres hermétiques et les bandes dessinées 3 cases existent une infinité de créations sur papier qui ne sont encore que potentialités et demandent à être actualisées pour notre plus grand bien. De toute façon, dans le pire des cas, le zine ne rejoint personne. Et au mieux, il informe, il amuse, il fait réfléchir, il suscite des confrontations et il incite d’autres personnes à créer leur propre publication. C’est déjà beaucoup. C’est comme monter un groupe de musique, l’essai est en soi une avancée personnelle et collective.

Du point de vue du contenu, libre de se déployer sans les restrictions du large public, le zine sert aux gens de peu de moyens à exprimer l’inexprimé. Contrairement aux diktats de la convergence, le mandat des petites publications est assez démocratique, me semble-t-il, pour permettre à qui que ce soit de publier ce qu’il veut. Que l’on y retrouve des textes « post-surréalistes  », « vocabularisé néo-intello  » ou des images grotesques d’un anus ouvert qui donne sur les tripes luisantes d’un acrobate du Cirque du Soleil, je soutiens qu’il faut publier et distribuer sans tenir compte des réactions de ceux qui ne comprendront jamais l’intérêt de telles activités.

La plupart du temps, les gens qui se plaignent des redondances des publications engagées ne prennent pas la peine de mettre l’effort nécessaire pour comprendre celles plus éclatées. Un effort est à faire de la part du lecteur quand celui-ci est dépassé par des textes plus compliqués que ce à quoi il est habitué. Comme pour apprécier une musique subtile ou un film déroutant, pour ne parler ni de littérature ni de peinture, il faut fournir une attention soutenue et être attentif aux éléments se trouvant en amont et en aval de la compréhension immédiate.

Cette critique que l’on adresse souvent aux petites publications ne concerne en fait que son faible rayonnement social. Et cela ne constitue aucunement une limite à l’oeuvre comme telle. On objecte à La Conspiration Dépressionniste le fait qu’elle ne joue qu’un rôle mineur dans le jeu des influences et qu’elle est déconnectée du vrai monde populaire. Notons encore une fois les présupposés discutables que cachent ces lieux communs  : (1) la société doit être séparée entre le vrai-monde et le pas-vrai-monde ; (2) parmi les créations disponibles, il faut distinguer celles qui atteignent le vrai-monde de celles conçues pour le pas-vrai-monde; (3) et seules les petites publications aux contenus reconnus par le vrai-monde peuvent être jugées pertinentes, importantes ou influentes. Eh bien, pour répondre à ceux qui, comme disait Francis Picabia, séparent et classent le monde comme on meuble un appartement, je vais utiliser à mon tour une catégorisation abstraite – au contenu admis par la majorité – que je plaquerai ensuite sur l’ensemble de la société. Si l’on suit la distinction entre milieux populaire et non-populaire en proposant de la remplacer par celle entre les cultures underground et mainstream – distinction qui colle un peu plus à la réalité sociale et économique des milieux artistiques – la critique du faible rayonnement social devient perfide. Comment peut-on discréditer la valeur d’une oeuvre sous prétexte quelle n’est pas connue du grand public ou que le contenu même de cette création résiste au filtre du mainstream ?

La notion de mainstream vient de pair avec celle de subculture. Le mainstream est l’hégémonie culturelle  : ce qui représente les intérêts des groupes sociaux dominants. Le terme subculture s’applique à tout groupement de personnes qui partagent assez de caractéristiques distinctives de manière à se reconnaître et à s’identifier par rapport aux autres groupes sociaux. Les caractéristiques peuvent être d’ordre économique, ethnique, politique ou simplement liées au style de vie. Plus précisément, le terme est employé pour désigner les regroupements qui s’opposent informellement et intuitivement à la culture mainstream. Tandis que la contre-culture est organisée plus formellement, elle est plus expressive politiquement et consciente de l’idéologie qu’elle combat. Enfin, la notion d’underground est employée dans ce texte afin de réunir la subculture et la contre-culture sous la bannière de la lutte contre la culture hégémonique. Notre underground est en marge de l’industrie culturelle qui est concentrée autour de quelques producteurs [Quebecor World + Gesca/Power + Hollinger + Groupe Transcontinental] qui manufacturent, possèdent les droits et distribuent la majorité des produits à la population.

Les idées innovatrices proviennent le plus souvent de l’underground et finissent par atteindre de plus en plus de personnes. En termes d’influence, le fait que la culture mainstream s’est toujours nourrie de l’underground en le pillant et en le détournant en vue d’en profiter financièrement n’est plus à démontrer. Les oeuvres des peintres et des sculpteurs qui se sont le plus radicalement opposés au pouvoir et aux critères provenant du mainstream décorent aujourd’hui nos musées et se vendent au plus haut prix sur le marché. N’est-ce pas une ruse connue du pouvoir que de tout récupérer? Les beats ont été récupérés, les hippies ont été récupérés, le rock’n’roll a été récupéré, les punks ont été récupérés, le hip-hop a été récupéré, etc., et cela n’empêche pas qu’on puisse penser que dans leurs meilleurs moments ces phénomènes ont fait bouger des choses. Toutes ces conjonctures sociales sont nées d’un sentiment de révolte et d’une volonté de faire autrement. Leur fécondité provient des recherches spirituelles, des luttes, des créations de résistance, des nouveautés dans l’utilisation des ressources et des matériaux. Et cela a permis d’ouvrir le champ des possibilités de l’expérience. Participer à la création des oeuvres c’est bien, mais imaginez les aventures, les trips d’acide, les brosses d’enfer, les rencontres et les échanges que ces phénomènes ont su engendrer ici et là.

Dans le contact de l’underground et du grand public, il reste que ces mouvements ont percuté l’ordre du mainstream par leur nature subversive. Même récupérés, les attitudes et les travaux de certains artistes ravivent la flamme de ceux plus jeunes qui désirent s’initier aux créations jugées trop marginales à leurs débuts. Avant d’être un label de musique, plutôt connu pour avoir été le premier à endisquer les Nirvana et autres groupes de Seattle dans les années ’90, Sub-pop était un ‘zine farci de textes obscurs et de comics destroys. Sans parler des revues littéraires des avant-gardes du vingtième siècle. Enfin, les exemples ne manquent pas.

Vous voulez savoir où je situe les limites du fanzine si je ne les vois pas dans le contenu («trop-pas-assez-ceci-ou-cela-pour-pogner»)? Mon constat est le suivant  : la marge manque de moyens et d’appuis. Elle n’a pas le soutien de sa génération, elle n’est pas bien organisée et personne ne veut reconnaître l’effort qui est fait…ou si peu. Plusieurs facteurs objectifs (qui ne dépendent pas de nos efforts) rendent effective (ou non) la lutte que mènent les fanzines contre les publications mainstream et le discours d’autorité académique. Or, il s’agit désormais de comprendre que c’est l’absence de facteurs subjectifs (ceux qui dépendent d’un bottage de cul quotidien et personnel) qui empêche la réalisation concrète d’un véritable réseau underground. Si la marge ne s’organise pas librement, facteurs subjectifs obligent, alors rien ne va se passer. Je dis que rien ne va éclore si notre belle jeunesse ignore et s’ignore. Je n’ai pas l’impression que l’on participe à une renaissance culturelle auprès des nôtres. Au contraire. Mais si les créations arrivent à retenir l’attention des quelques acteurs clés dans les réseaux et les collectifs artistiques, et qu’elles entrent dans une relation dynamique d’aide, alors peut-être commencera-t-il à se passer quelque chose?

Je défonce peut-être des portes déjà ouvertes? Mais qui d’entre vous est vraiment intéressé par les productions littéraires de notre underground? Je veux dire, vraiment, qui fait le tour des points de ventes où l’on peut mettre la main sur ces objets? Qui connaît l’ensemble des artisans de ce milieu? On aime mieux lire les livres des maisons d’éditions convenues, fréquenter le cinéma à grand budget et consommer du DVD à outrance même si on a un Fish Piss, un Pictogram(me) ou une Conspiration Dépressionniste qui traînent dans les toilettes. Force est de constater qu’il y a tout de même un désintérêt pour la chose. Et c’est ce qui crée les limites. Enfin, si l’on considère qu’il y a un potentiel d’amusement encore plus grand à côté de chez vous, ne serait-il pas désirable de réunir les conditions de possibilités à la construction de réseaux et de situations qui nous sont propres? Les soirées «Kinö» représentent un bon exemple d’alternative au Cinema-pop-corn-oediplex. Appuyons davantage ce genre d’initiative. La balle est dans notre camp. Bonne lecture.