La Conspiration dépressionniste

 

Youth Hostelling : comment la belle jeunesse narcissique prend part au tourisme de masse

15 Déc 2004


Il est 7h30 sur les villes de Paris, Istanbul, Bangkok. Le soleil n’a pas dormi car il a trouvé refuge dans la succession de lieux insomniaques. Les touristes ne dorment pas non plus. Même dans la plus profonde des nuits, leur compteur tourne; il n’y a pas de répit pour le capital mouvant.



À en croire certain, le monde s’adonne tranquillement à lui-même sous les auspices protecteurs de la mondialisation. Ainsi, le tourisme est l’aboutissement évident du rêve, autrefois impossible, de rallier Terre de feu à terres de froid en moins de 80 instants. Or, par cette modernité protectrice, existe aujourd’hui en plein cœur de l’océan supposé de l’Autre des îlots de même qui portent un nom : les Youth Hostel.



Pour qui a voyagé ailleurs que dans la chimérique Amérique du Nord, le Youth Hostel semble a priori un endroit idéal pour le sans le sou découvreur et partisan d’un type de voyage différent. On dit de lui qu’il est un lieu abordable, toujours bien situé, parfait pour visiter passionnément et s’intégrer plus facilement à la culture locale. Rien de plus faux.



Loin d’incarner une alternative au tourisme de masse, un modèle d’hôtel en symbiose avec son milieu, ou même un endroit sympathique où il serait possible de se loger à bon prix, le Youth Hostel est plutôt aujourd’hui le symbole du triomphe assuré d’un nouveau tourisme très lucratif et en pleine croissance. Ce type de néo-colonialisme jeune déguisé en cosmopolitisme humanisant est la preuve éloquente de la réification de la belle jeunesse dans la construction de son identité «mondialisée». Cette forme de tourisme de masse est tout aussi pernicieuse et insignifiante que les Club Med ou autres stations balnéaires, que ces groupes et ces tours organisés.



Tourisme ketchup-relish

La planète est vaste mais tout s’y ressemble. C’est ce qu’aime à croire le jeune touriste qui parcourt le monde à dos de backpack; pour se retrouver face à lui-même au milieu du pluriel. Le Youth Hostelling international, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est un phénomène passablement récent. Il s’est constitué progressivement après la montée foudroyante du tourisme de masse. Un jour, la jeunesse a compris qu’elle aussi détenait d’importants capitaux, et qu’elle pouvait embarquer dans l’autobus de la modernité pour aller parcourir les curiosités du village global.



Blasée sous des montagnes de convenances et d’excédents, elle part aujourd’hui à l’aventure, à la recherche de la différence évocatrice. Pour ce faire, elle quitte le nid douillet et franchit des distances parfois énormes pour prendre part au spectacle. Dans l’imaginaire romantique des enfants du XXIe siècle, le typique se trouve dans la poubelle des représentations médiatiques interplanétaires. Dans les périphéries dévastées des mégapoles du tiers-monde, aux frontières arides des oasis chassés par la désertification, dans les caravanes nomades des musiciens de jajouka, à l’entrée des souks de camps de réfugiés de pays en guerre, dans la caverne de Saddam, la mosquée de Soliman, le café de Sartre. On veut pourvoir dire : «J’ai vu ça, je suis ici,c’est comme dans le livre,je suis ici, c’est comme dans le livre, dans le film, à la télé. J’ai pris des photos pour comparer. Je suis tellement aventurier !»



Le typique a mille façons d’apparaître pour le touriste à l’affût, qui guette, dans une relation d’échange, le moindre dérangement susceptible de titiller son étonnement autoprogrammé. L’appropriation de la misère de l’Autre est le capital symbolique nécessaire à la construction d’une identité propre. Dans un monde où chacun cherche à affirmer sa différence, il est essentiel d’accumuler le plus d’éléments pour souligner son caractère distinct.



Le nouveau voyageur, bien qu’il prétende au mouvement et aux situations, reste radicalement enchaîné à ses valeurs occidentales bourgeoises; à son confort, à sa langue, à sa nourriture, à ses intérêts. Et le Youth Hostel répond exactement à ce besoin. Tel le gros M jaune qui irradie les moeurs de toutes cultures, la cabane et le sapin est un symbole de sécurité, l’assurance d’un terrain connu. Partout sur la terre, ce produit hôtelier reste le même. On y côtoie inévitablement les mêmes occidentaux, on y pratique nécessairement les mêmes hobbys, on y discute assurément des mêmes sujets : Where are you from ? How long have you been traveling? Where did you go before this country? How much is the Hostel in this place? How much is the food in this country? How much is it to take the train…? the boat…? thethe bus…???



La mondialisation du tourisme réussi à orchestrer le spectacle du fantasme de la culture de l’Autre tout en faisant l’économie de sa rencontre et de son interprétation sensée. Subsiste toutefois, inébranlable, le référent; toujours le même. Car dans l’antre sacré de l’auberge du jeunisme c’est l’immuabilité qui donne la force à l’ensemble. Qu’on parte, qu’on revienne, qu’on change de ville, de pays, de siècle, le produit est toujours le même; on mange le même BigMac partout.



Mc Dodo

Harvey’s n’a donc pas le monopole de la boulette sur le grill. La preuve en est établie par le line up incessant de backpackers chargés comme des doubles cheese garnis à la réception des établissements. Tel des saucisses empalées sur un bâton, le capital humain tient son rang de pion dans l’engrenage de l’hôtellerie pré-usinée. La banlieue a maintenant des points de chute à travers le monde civilisé ou non. Dans l’attente de la place qu’on voudra bien lui assigner, le jeune touriste en proie au bonheur béat, espère trouver ici refuge pour enfin déposer l’immense sac à dos qu’il traîne depuis un autre Youth Hostel. Dans sa banane enfouie sous la barde de lard de son bas ventre, où sueur et odeurs se mélangent allégrement, il cherche son gros cash pour payer son 5 mètres carré d’espace. Personne n’aurait deviné sa cachette. Anarchiquement, l’argent est réparti entre passeport et titre de transport que la sueur a fraîchement aidé à délaver.



Bien que certains pensent réaliser une réelle économie, comme le veut la charte initiale du Hostelling international, le touriste de ce nouveau marché se fait, en toute conscience, allégrement fourrer. Il en coûte rarement moins de 17 $ pour un lit simple superposé, sans couvertures ni oreiller, dans un dortoir en compagnie d’inconnus et avec, bien souvent, une seule salle de bain à l’étage. Les complexes les plus récents ont même tendance, en plus d’être souvent très loin des centre-villes, à augmenter considérablement le nombre de couchettes par chambre. Chaque lit, comme autant de surfaces unicellulaires, est séparé méthodiquement par souci logique de rentabilisation de l’espace. Dans l’industrie de l’hôtellerie bon marché, la valeur se calcule au mètre carré. Quand l’investisseur comprend cela, il n’a plus de raison valable d’opérer un hôtel «ordinaire». Le touriste, ainsi rangé dans son alvéole durement payée, prend place par lui-même dans cette nouvelle disciplinarité des corps. Une fois installé sur son matelas, celui-ci prend bien soin de démarquer son espace. Serviettes, sac de couchage, vêtements et autres cossins viennent s’étaler le long du périmètre restreint, façon d’affirmer la possession de son nouveau territoire.



En dortoir, la plupart du temps, sont séparés méthodiquement les sexes. La dangereuse gente féminine se voit ainsi refuser un potentiel droit de visite par ses congénères de sexe opposé ; là où il y a des poils, il y a du désir, aurait dit Françoise Dolto. À moins qu’il ne paie le coût exorbitant de son indépendance physique, le solitaire devra faire avec sa solitude et ce, même s’il parvenait à séduire une inconnue. Les règles sont strictes dans ces lieux de passage où ne s’éteint jamais l’oeil vigilant de la délation. Car en plus de rançonner le voyageur, le Youth Hostel prend bien soin de le garder sous la protection de sa moralité. Le Youth Hosteller prend ainsi place, comme à la colonie de Mettray, dans un espace assigné, domestiqué, strict, où atomisation et individualité dominent.



Fondé en 1909, le Youth Hostelling International compte aujourd’hui plus de 3 millions d’adhérents, assure quelques 35 millions de nuitées par an dans plus de 4000 auberges réparties dans près de soixante pays et représente un chiffre d’affaire de 1,4 milliards de dollars américains. Le Youth Hostel permet à la jeunesse de lui faire comprendre la valeur de l’argent, du travail et de la discipline. Comme la charte le dit si bien elle-même : L’ajisme joue un rôle fondamental dans le développement des jeunes appelés à prendre leur place sur le marché mondial du travail.



Le lounge

Dans le hall, le soir, domine une atmosphère de chasse. Chasse entre les classes, chasse d’odeurs entre les cuisses. À cette heure, il fait assurément chaud dans le lounge de l’hôtel cheap; juste assez pour se baigner dans son suif, pour s’en satisfaire. Les villes ne sont pas sécuritaires la nuit; c’est pourquoi les joyeux découvreurs de l’Autre à la couille pleine restent à l’intérieur pour occuper leur temps. Dans l’Hostel au moins, pas de danger de se perdre, pas de gens bizarres et tout le monde se comprend. C’est donc la beuverie internationale entre tous les touristes occidentaux. Ainsi, s’articule le quotidien nocturne du théâtre interplanétaire où seul les friqués ont droit de participer à la partouze. «Il n’y a pas de problème ici, on accepte le monde et sa différence» pourrait affirmer un quidam. Mais seulement, dans le circuit des échanges, le laid reste au fond du panier comme le chocolat que tout le monde a taponné.



Comme à chaque soir, les courtes heures passent vite et les dollars affluent aussi rapidement que la bière sort des fûts. La lumière se tamise d’elle-même. Les Hostellers ne s’en rendent pas compte, trop occupés à échanger les rudiments réciproques de leur langue. À la fin de leur séjour, ils seront en mesure de sacrer en 14 langues. C’est ce qu’on appelle l’échange interculturel. Ainsi, comme des chiens savants ils apprennent à réciter les jurons de leurs collègues des pays riches. Et tout le monde rit !



La nuit se fait de plus en plus avancée quand la bière est à son zénith. C’est l’heure solennelle où les Vrais se séparent des Faux. La culture du Gars chaud est visiblement universelle. On parle de plus en plus d’argent et de plus en plus fort. Des mégères somnolentes garochent de virulents sobriquets aux fêtards attardés, quand il y en a. Il faut rentrer à l’ordre si on ne veut pas être exclu de ce si précieux lieu de socialisation. Rarement ceux-ci tiennent donc tête au bon sens, qui étale son empire même jusqu’ici. Par intégration complète de la loi, les derniers soûlons quittent, apeurés, le lobby. La nuit presque terminée, les Hostellers dormiront jusqu’au lendemain matin pour raconter leur soirée.



Sur les tables du petit déjeuner, les regards se croisent, les visages se répondent. Frais et décrissés se frottent dans l’odeur de l’eau de vaisselle pâlotte comprise dans le prix de la nuit. Et puis, les tables se vident tranquillement, chacun vaque à son occupation. Certains vont rester ici encore quelques jours, d’autre ne sont là que pour une nuit (ça dépend de ce que dit le guide sur la ville dans laquelle on se trouve). Le jour est prêt pour sa reproduction intégrale.



Le Backpacker, ce nouvel Indiana Jones Urbain

Qui dit Youth Hostel, dit inévitablement backpacker.

 

Celui-ci est un animal de plus en plus commun qu’on peut croiser en n’importe quelle saison. Traditionnellement, il quitte les pays froids pour venir butiner le miel frais des souks du sud. Il aime bien se sentir chez lui partout où il va et préfère ne pas avoir à se soucier des dérangements qu’il cause. Car, avouons-le, pour ce nouveau voyageur, ce n’est pas lui le responsable de la détérioration des lieux qu’il visite; ce sont les habitants du pays qui ne font pas attention à leur environnement. De Kapital en capitales, dans l’ordre inverse de la dégustation, le backpacker file à vive allure, pas le temps de s’arrêter pour souffler ; 14 capitales en 10 jours oblige! Les bagages, le train, le sandwich par terre, la tente, les souliers, le matelas de sol, le Let ‘s Go dans la main, un doigt qui marque la page, le sac avant, le sac arrière, le sac à main, la banane, la calotte, le gros cul, le t-shirt, le kit high-tech, les e-mails collectifs à ses 1400 amis mondiaux multiculturels internationaux de la terre [an english version will follow]. C’est à coup de certitudes et de panache que celui-ci se déplace.



Visiblement, bien qu’il se dise à la recherche du dépaysement, le backpacker refuse de sortir de sa demeure sans un arsenal volumineux et complexe. Prudent, il ne veut pas prendre de chance d’être pris au dépourvu. C’est pourquoi il trimbale continuellement une quincaillerie qui peut le sortir de n’importe quelle situation dangereuse, le matos nécessaire pour pouvoir survivre 14 mois dans la plus hostile des jungles tropicales. Sac de couchage qui résiste à –40°C, tente qui tient tête aux pluies de météorites, couteau suisse de plus de 140 fonctions, brûleur portatif qui fonctionne avec n’importe quel carburant et qui cuit vos pâtes à 30 mètres sous l’eau, bottes de marche autonettoyantes qui masse automatiquement les pieds endoloris, montre satellitaire qui s’adapte d’elle-même à l’heure du pays dans lequel elle se trouve, chapeau anti-UV, lunettes rayon X, manteau réversible, pull anti-moustiques… Mais malgré toutes ces précautions, il sort bien rarement du circuit officiel pré-vécu par le Let’s go, le Lonely planet ou le Routard. C’est donc pour cette raison qu’existe le Youth Hostel. Il est sa troglodyte habitation, l’espace où il pourra côtoyer son alter ego dans une relation d’étroite réciprocité.



Le rideau du typique

Créés à l’origine par Richard Schirrmann pour aider les jeunes défavorisés à découvrir les joies de la campagne et des grandes villes du monde, les auberges sont maintenant au cœur du tourisme international pour les jeunes de tous les âges. Comme plusieurs projets qui furent légitimes et nécessaires à leur création, le Youth Hostel a connu le phénomène de réification que permet si facilement notre mode de production. Tel Robert Charlebois, il est passé du statut de nécessaire à abattable. Aujourd’hui, on ne peut plus s’y tromper, le Youth Hostel est essentiellement un lieu 1- plate, 2- non abordable 3- exclusivement fait pour le tourisme de masse nouveau genre. Ce n’est plus un lieu alternatif mais plutôt un signe repérable à travers un monde qui, malgré sa proximité, semble de plus en plus inconnu. Avec le Youth Hostel, il est enfin possible pour notre belle jeunesse de voyager tout en restant scotché au confort modernisant des industries fast-foods. À travers l’Autre et la différence, le voyageur contemporain se perd et repère ses pairs. Il veut ainsi pouvoir voir et disposer du spectacle qu’il est venu chercher quand il veut, fermer à sa guise le rideau du typique et aller se reposer en coulisse avec des gens de même race. C’est ainsi que se vit à notre époque le sens de l’Altérité dans le spectacle transcontinental de l’interpénétration d’huile et d’eau qu’on nomme mondialisation.