La Conspiration dépressionniste

Si proche, si loin

14 Mai 2018


À la pointe nord de l’île des Sœurs, le nouveau développement résidentiel nommé fort à propos « Pointe-Nord », dont font partie des complexes tels que  Evolvo ou encore Evolvo 2, présente une fascinante exploration in concreto d’une nouvelle forme d’urbanisme basé non plus sur sa négation brutale (ce que fut, par exemple, la destruction du Faubourg à m’lasse), mais plutôt sur une sorte de position agnostique à son effet ; oui, une sorte de suspension, si je puis me permettre, husserlienne à son égard : soit un a-urbanisme (au sens grec du alpha privatif – ou, parce que deux voyelles collées, cela sonne mal, plus spécifiquement : un anurbanisme ).
 
L’urbanisme consiste à développer un lieu afin que des gens puissent y vivre. L’anurbanisme, en revanche, consiste à développer des non-lieux où la vie ne se peut pas. En ce sens, la première chose qui frappe à Pointe-Nord, c’est qu’il ne s’agit pas d’un lieu. Je ne veux pas dire par là que ce n’est pas un « beau lieu » où je pourrais personnellement avoir envie de vivre, je veux dire que le concept de « lieu » ne s’applique même pas à cette… cet… « endroit » ?...

Pointe-Nord, ce n’est pas la ville de Montréal, et ce n’est pas non plus autre chose. Ce n’est pas la banlieue, ce n’est pas la campagne, ce n’est pas la ville. Alors qu’est-ce que c’est ?

Pour se rendre aux complexes Evolvo,1 et 2, il faut prendre l’un de ces deux autoroutes, la 10 ou la 15, qui se déversent immédiatement (avec une rapidité étonnante) sur la rive-nord de l’île des sœurs. Le problème est que ces autoroutes débouchent sur un étrange réseau circulaire de ronds-points et de bretelles dont la logique consiste à nous ramener tout de suite sur les autoroutes que nous venons de quitter. Il est incroyablement difficile de se rendre physiquement aux complexes Evolvo, 1 et 2 : une sorte de force mystérieuse nous empêche d’y arriver, en nous expulsant constamment vers ailleurs. On tape sur son GPS, par exemple, le 101 rue de la rotonde, et on se retrouve inexplicablement à suivre l’autoroute vers New-York et ce, même si on n’a pas cligné des yeux.
 
Dès que, miraculeusement, on y est arrivé, le sentiment que Pointe-Nord n’existe pas vraiment ne nous quitte plus. On se sent – et on est en effet – encerclé par un vaste nexus d’autoroutes traversé de forces centripètes puissantes toutes destinées, semble-t-il, à porter les gens ailleurs. On se sent rejeté. La ville est là, tout droit devant, et pourtant, on n’y est pas. Bien sûr, tout le nécessaire est en place, cafés, boutiques, banques, tours à condo, stationnements, mais on ne peut pas en jouir, parce que pour jouir de quoi que ce soit, il faut tout d’abord être à quelque part. À Evolvo, 1 et 2, on est en exil. On se sent comme un enfant qui regarde la lune et qui se dit qu’avec une échelle assez longue, il pourrait la toucher. Cette nostalgie de la lune, si proche et pourtant si loin, on l’a tout le temps coincée dans la gorge à Pointe-Nord.
 
Evolvo (1 et 2) est un non-lieu où la vie n’y est pas mais le pire, ce n’est pas ça ; car des développements urbains dénués de vie, cela est la norme. Le pire, c’est que la vie est là, tout juste devant, incarnée sous la forme du centre-ville pimpant, dynamique et rutilant, à portée de doigt dirait-on. Loin des yeux, loin du cœur, mais près des yeux, près du cœur. On n’a nulle part autant l’impression d’être exilé de la vie, ou si l’on préfère, déjà mort, qu’à Pointe-Nord. En ce sens, c’est une réussite, c’est-à-dire un produit parfaitement adapté à sa clientèle : les mourants. On y est coupé de la vie et de ses irritants, mais on a quand même son spectacle.
 
Idéal pour les retraités.