La Conspiration dépressionniste

 

Polisser

15 Déc 2004


« C’est cela que nous sommes, ce que nous déguisons en polissant – la terrible bête humaine qui est en nous, le seigneur – créateur exalté, transcendant, autodestructeur et sans entraves. Nous nous hissons l’un l’autre jusqu’aux cimes de la joie. Nous nous dépeçons l’un l’autre sans pitié. »
Salman Rushdie, 2001.

 

DE LA LOI DE L’ESPÈCE: famille et sexe

Incarnant à la fois l’insignifiance et l’oeil, c’est-à-dire la loi, les polices polissonnes, polisseuses des mœurs, frottent à ce point la surface du globe que bientôt il ne sera question que de miettes, miasmes, merdes. Semblant paradoxal, leur polissage désigne, dans le cas qui retient notre attention, l’usure et non pas la recherche de certaines qualités telles que le raffinement, le lustre et la douceur. En effet, l’effritement des obstacles, quelconques dépôts destinés à disparaître des surfaces soumises à leur contrôle visant l’idéal, vu ici en tant que progrès, use autant l’indésirable que le dasein et le désir. Il est dorénavant question d’asepsie généralisée, tout comme il est question de progrès rétrograde, avatar d’une modernité surannée, fantôme traînant d’innombrables chaînes, soit toute l’humanité à ses trousses, à la poursuite du sens qui fuit, conduite par son absence même.

Pour trouer le ventre du sens, celui de la terre et celui des femmes, car l’expression renvoie explicitement à cette partie du corps d’où l’on enfante le discours mais surtout l’être, il faut frotter hardiment les vélins. En effet, il semble que ce sont immanquablement sur ces derniers que tous s’acharnent lorsque le désir irrépressible de faire la police possède. N’empêche que pour arriver à cette fin, il faut polir énormément, affiner son rapport à l’autre, frotter son corps jusqu’à y déposer ou y perdre, c’est selon, son potentiel, sa crème aussi riche que celle des gâteaux italiens. Ah ! L’Italie, un autre endroit où l’on bat le grain et l’ivraie en famille, parce que c’est encore la mise au monde de l’humanité qui semble blesser le bât. Là où les sbires répondent à l’appel des hors-la-loi qui se battent pour avoir leur part de ce fameux gâteau, chacun battant son plein pour conserver ou toucher le privilège des gras durs. Toutes moustaches lustrées, luisantes et lisses, parfumées à l’essence de sucs tout aussi suaves que ceux du sexe, ces chefs de clans reluisent parce que c’est le propre de polir le fond des plats pour récurer tout ce qui traîne. Là où la crème de la police ne parvient pas à bout de celle du crime, chacun réussissant grâce aux mêmes mamelles moelleuses et nourrissantes. Tous polissons qui polissent du verbe inexistant désignant l’ensemble des moyens pris pour civiliser, sécuriser, uniformiser. Activité qui, soutenue par des milliers d’uniformés, armes lascives se frottant aux autres, semble devenir la loi de l’espèce.



Ainsi, c’est par le râpage et le décapage du sexe que certains tentent de configurer le monde insensé pour que le sens soit détenu par une minorité et pour que la majorité ne puisse pas en profiter. Munis d’objets contondants, massifs, lourds, protégés par les cotons, cuirs et plastiques du monde entier, les polis dits sages usent du bonheur, de la part divine qui crèche en l’être, de l’inénarrable liberté. Majeurs et vaccinés en majorité, ces frotteurs d’actes extrêmes qui s’y piquent précisément pour l’empêcher, ceux-là même qu’on nomme indifféremment poulets, cochons, chiens, taupes, rats jouent de tous les artifices pour cerner le désir qui rime souvent avec assaut. Il ne faut pas se leurrer, quiconque pénètre dans un aéroport muni d’explosif est certainement habité par un fantasme à réaliser qui surpasse le désir de passer à l’histoire. Les adolescents ne s’explosent pas à la colle ici et à la dynamite là-bas pour faire du sens. De toute façon, il y en a un surplus et là est peut-être justement le problème. Peut-être faudrait-il retourner à la base, raconter une fois de plus l’histoire des fleurs et des abeilles et se demander s’ils ne font pas tout ça uniquement pour le sexe, par le sexe ou précisément parce qu’ils n’en ont pas. Sans vouloir poser un regard simpliste sur la chose et, pour revenir à l’oeil d’une moche loi qui se moque du soi, nous voyons le sexe, celui qui attire, celui auquel tous voudraient se frotter, celui par lequel tous voudraient être menacés et même battus. Il n’est donc pas question de paradis post-mortem de vierges, mais bien de cette liberté de la modernité où les sens s’éclatent. Dans ce registre, avouons-le, l’oeil cerné par le foulard et l’astiquage de Kalachnikov érotisent et pâment davantage que les casquettes et les matraques proprettes des gendarmes du monde et tous les treillis aux allures de platanes réunis. C’est probablement une des raisons pour laquelle la police utilise les procédés brillants de ceux qu’elle cherche à combattre.



EXEMPLAIRE FILIÈRE LIBANAISE

 

 

La guerre libanaise aura mise à jour deux chose pour mieux comprendre à quoi nous en sommes arrivés. D’une part, les attentats suicides ont connu une augmentation jamais vue (il n’est peut-être pas à propos de parler d’augmentation, car ces cas semblaient être isolés auparavant, alors que dans la mouvance des multiples milices, les hommes ont vraiment et massivement commencé à se faire exploser) et d’autre part, l’utilisation manu militari des infrastructures urbaines, dont les fameux systèmes de barrages, est apparue. Depuis la fin de la guerre, ou plutôt devrais-je dire très récemment, c’est-à-dire l’an passé, les contingents de l’armée syrienne ont quitté le Liban. Pourtant, les forces sont là. Des contrôles routiers existent toujours, entre autre pour traquer ceux qui n’ont pas de cartes militaires. Sans trop vouloir le laisser paraître, ce qu’on recherche sont ceux qui ne peuvent détenir ces papiers sous aucun prétexte: les Palestiniens ; et, dans ce cri lancé à Kofi Annan, ce sont tous les illégaux qui sont compris. La police d’aujourd’hui traque comme les milices d’autrefois, elle adopte les méthodes de ses ennemis; les forces du désordre. Il ne faut pas se leurrer, ces dernières savent utiliser différents types de frottement pour réduire tout aussi radicalement les aspérités.



L’oeil constamment posé sur vous aux carrefours, là où les maléfices se tiennent, là où a lieu le transport des flux matériels et événementiels. L’oeil, à la suite du verbe, puis de celui-ci fait chair, veille. Désormais, suspect ou non, tu passes ou tu casses. Le passage se fait langoureusement, c’est la loi des corps qui se trouvent et qui ne se veulent surtout pas de mal. Le cassage a plutôt lieu quant à lui suite à un frottement désiré et prolongé ou lorsqu’un des protagonistes se sent agressé. La friction émet effectivement des étincelles et fait place à un grand feu, à une célébration grandiose des pouvoirs d’une libido mal gérée. Dans ces contacts étroits, il est certain que l’un des partenaires va éclater à la face de l’autre, le recouvrir, le réduire à l’étant grâce à son éros excessif. Il n’en demeure pas moins que la police, elle, ne se pose pas la question de savoir si elle va passer le barrage. Elle le passe. Elle a des relations à un point tel qu’elle devrait être la première suspectée de mille contrebandes, mais elle a les bons papiers et la bonne identité. Au fond, il faudrait peut-être toujours se rendre dans ces lieux de transit déguisés en cerbères de la société pour éviter d’être soupçonné et intercepté. Pourtant, posé sur tous et chacun, osé sur tous et chacun, l’oeil prétend savoir trier l’ivraie du bon grain comme la mafia sait reconnaître les siens, il veille à ce que la civilisation s’adoucisse, que le monde reste toujours pareil, alors que toutes les révolutions sont à la porte s’entrebâillant doucement grâce aux passions que déchaîne l’oeil lui-même. Le plaisir des uns est dans le regard de l’autre et ce type de balayage suffit comme caresse. Ainsi, le poli élit avec ses membres et tout le poids de la loi qui pèse sur lui à travers son équipement. Il met le feu aux poudres tout autant qu’il est victime de l’incendie, il est tout à la fois sado et maso. Il engendre un sentiment de culpabilité, connaissance commune et empirique que nous partageons à la vue de gyrophares, de pistolets, de galons et parfois dans l’expérience d’interrogatoires et d’avertissements dérisoires. En Occident, l’être-là implique l’ailleurs menaçant et tous les espaces se sont mutés en frontières à surveiller. Ce ne sont pas des territoires militaires, ce sont les terrains où les polices se renouvellent, se multiplient. En Occident, la guerre, bien qu’elle ait lieu, n’est pas ouverte. Elle se fait tout autrement qu’à Bagdad, Riyad ou Téhéran.



ANGLETERRE : terreau des anges terroristes

 

 

À cet effet, la guerre entre la Grande-Bretagne et le Moyen-Orient existe sur de multiples fronts, mais plus particulièrement sur l’île frileuse et à certains égards plus sauvagement qu’en France, où existe un refus de remettre les pieds dans les anciens plats. Pour une fois, son gouvernement, ne voulant pas imposer son nez aussi grand que celui de son président, se dit probablement que le Liban a suffi et que si jamais la Syrie doit être renversée, retournée sur place pour faire déguerpir davantage la vermine qui peut s’y couler des jours heureux (à préparer la destruction d’un monde pour un autre et ce, même si plusieurs en rêvent), elle ne pourra pas l’être par eux. La France, suffisamment remuée en son propre sein, s’arrachant le voile et les cheveux du même coup, ne sait plus où donner de cette tête, car la revanche des colonies n’est plus une blague. Les Français le comprennent, mais les Anglais ne lâchent pas prise. Ils ont trop mis d’effort dans ces contrées pour les abandonner au moment où elles sont de plus en plus menaçantes. Il faut dire aussi que ces derniers ont une toute autre approche face à l’immigration ; ils n’assimilent pas, mais intègrent. À un point tel que la plupart des organisations terroristes ont un pied à terre à Londres, asile de richesses, donc de moyens, prouvant que c’est par la présence du gâteau que les sbires s’agitent, qu’ils sortent de tous les coins, traverses, ouvertures. C’est la peste, sauf que ce n’est pas du pus qui sort des bubons mais du miel, car ceux que l’on cherche, ceux pour qui tous sont reluqués, possèdent ce que les polis désirent: être hors-la-loi, au-dessous ou au-delà. Dans le reflux des pays retournés par les empires d’hier, restés les empires d’aujourd’hui qui perpétuent la même guerre, les polis sont les enfants envieux qui désirent se frotter plus que les autres et qui parviennent plus souvent qu’autrement à leurs fins en léchant.



Je me suis rendue à l’ambassade de la Grande-Bretagne à Paris pour bénéficier du privilège d’être du Commonwealth et profiter de cette monnaie surévaluée sur les marchés et ce, en pensant au risque. Astiquant alors mes pensées et affinant mon oeil pour qu’ils soient à leur tour bien polis, frétillant de joie en cherchant le hâle qui donne suprêmement envie de se frotter, à l’affût de la trouvaille de ce qui pique, il n’est évidemment rien arrivé. On m’a seulement expliqué que je devais revenir au Canada pour demander le visa voulu. En pleine lecture sauvage de T.H. Lawrence, celui qu’on dit de l’Arabie, j’ai abandonné le continent et j’ai vu le policeman. À la descente du train, à la guérite du métro, aux coins des rues, il fait la guerre à ses fantômes de la modernité. Par son omniprésence, j’ai cherché à faire du sens et j’ai compris que je ne trouverais que les pelures rassies, illégale que j’étais. Il était trop tard pour tenter d’avoir le tampon voulu, en raison du précédent indiquant un séjour touristique, je ne pourrais donc obtenir l’autorisation de travailler et trouverais très peu d’employeurs enclins à m’engager. Je ne passerais pas les contrôles d’identité. Il semble que la police vient trop souvent se frotter, en civil ou déguisé, sur ce qui restera des suspects, à moins de devenir bel et bien des coupables. N’ayant pas eu envie d’être constamment surveillée, j’ai évité le métro, car ils y fourmillent comme des guerriers sans formation qui peuvent commettre des actes irréparables. Beaucoup trop sur le qui-vive par ces incessantes détections magnétiques, ces fouillages en règle des papiers, je ne veux pas de cette mamelle, je ne veux pas m’accrocher à ce sein sécuritaire. Faisant des chichis avec leur propre loi, les douaniers, polices et autres se plaisant à dévisager les valises et à frotter de la pupille les faces aux reliefs indésirables, impuissants à les abolir, ne peuvent toutefois pas lire les règles édictées par les autorités des pays arabophones visités. Pourtant, lorsqu’il est question d’un nom mal prononcé, ils rechignent en faisant savoir que l’accent n’est pas le bon. La guerre au terrorisme que poursuit l’Angleterre me pue au nez, elle pue davantage que toutes les odeurs de Beyrouth décomposées. Pourtant, ceux qui font leur miel, ne portent-ils pas le complet costume du militaire désertant les rangs, ne se rangent-ils pas aux moindres appels à l’ordre, ne prônent-ils pas la force de loi en émettant des édits et en punissant la désobéissance ? Leurs illégaux suivent une juridiction, ils guettent eux aussi la faille de l’organisation et poursuivent stratégiquement leurs adversaires au même titre que ces derniers. En décidant de devenir anarchiste, je me dis que je dois peut-être endosser un uniforme, obéir à une organisation qui lit autrement et chasse les délits. Puis, soudain, je me rappelle avoir servi l’oeil et le coeur me lève.



RENDRE UNI

 

J’ai effectivement endossé l’uniforme, m’y suis fondue et ai pété des coches délibérément à ceux et celles qui contredisaient le texte que je devais avoir sous les yeux, cette surface bien peaufinée pour les caprices d’une inconnue et j’ai nommé cette fois la suite du monde. J’ai travaillé dans des lieux qui ne sont pas des lieux (malgré la charge historique qui se vide un peu plus dans les yeux de toutes les caméras qui tentent de la figer), j’ai été postée aux endroits les plus fréquentés par ceux qui ne vivent pas pour, à et de Québec, la capitale nationale du Québec, province aux accents particuliers qui reste de roche dans les marées et flux dégoûtant. Instrument de l’ordre et du bon goût conventionnel, je leur ai répondu dans leur écartement, j’ai porté attention à leur mégarde, les ai prévenus des gouffres des rues. J’ai été un signal de la surveillance, j’ai été la sirène qui hurle pour assurer l’auditeur qu’il est regardé par des pouvoirs obscurs et ensorcelants. Tous reconnaissaient minimalement que je n’étais pas quiconque et que j’avais des réponses, puisque je travaillais pour l’organisation municipale, m’insérais dans les quartiers, m’incrustais dans les murs, émettais des amendes. Coq de bruyère pivotant au gré des vents et de mes biorythmes, j’ai été telle la police touristique emplissant les artères cairotes toute de blanc vêtue et de soleil imbibée. J’ai existé pour apaiser, alors que ces terres boréales ne savent connaître que la paix. Or, si dans cet armement, ou plutôt cet accoutrement, j’ai pu soumettre à l’obéissance, ce n’est peut-être, comme pour cet adolescent palestinien, qu’une question de sexe. Sur le trottoir dix heures par jour, visible dans toutes les luminescences d’une journée d’été ou d’automne, si coloré dans nos contrées, plusieurs m’ont peut-être vu des halos libidineux. Mon pouvoir fut pornographique, tout autant que celui des gendarmes aux Tuileries qui sifflent pour faire sortir tout le monde, comme toutes ces images personnelles qui naissent maintenant là où nous ne pouvons pas voir lorsque nous le faisons, que nous n’aurions pas vu sans nos prodigieux bonds techniques. N’empêche que je sais maintenant que poliment on a pu me répondre parce que j’avais des bâtons aux hanches qui se remuaient au moindre mouvement – jupe d’objets phalliques plus ou moins autoritaires, mais pertinemment représentatifs sur notre côté du globe.



D’ailleurs, on peut s’y frotter et je sais que moi aussi j’ai envie de me frotter à l’au-delà de la loi. Pourtant, comme plusieurs autres, je reste une bombe qui ferait bien éclater ses pétards en criant Allah’Akbar, parce que c’est ce qui semble le plus convaincant dans cet univers en carton pâte. Polisser, c’est donner raison au fait qu’il soit toujours question d’insignifiance, mais de suite du monde quand même. Et, d’un côté comme de l’autre, je polis, moi aussi, la loi de l’espèce.