La Conspiration dépressionniste

Marché de la poésie ??

31 Mai 2009


« Je demande l'occultation profonde, véritable, du surréalisme. » (Second manifeste)

Il ne se passe pas une semaine au nord du pôle sud sans qu'un regroupement d'artistes et de poètes à gages, voire même une institution muséale, ne se piquent de se comparer au surréalisme, de s'y opposer ou, pire, de s'en réclamer les héritiers. Dans tous les cas, ces risibles simagrées ne peuvent s'expliquer que par une bonne dose d'opportunisme et par une profonde dénégation de l'histoire des avant-gardes. Fidèle à son habitude, le milieu littéraire québécois, dans la petitesse de ses réalisations et la grandiloquence de ses prétentions, vient lui aussi manger au râtelier de l'histoire afin de s'enorgueillir d'un capital symbolique d'occasion, dans une nouvelle tentative de camoufler son flagrant manque de vigueur et d'originalité. Il ne rate jamais l'occasion d'afficher sa complaisance et sa parfaite intégration au monde merveilleux de l'économie culturelle en s'agrippant aux culs de tous les courants littéraires et artistiques des 200 dernières années. C'est ainsi que Le marché de la poésie se place cette année sous le thème : « Héritage du surréalisme ». Un évènement, dont le nom est à lui seul un oxymore lourd de sens, qui exclut d'emblée la prétention d'y accoler quoi que ce soit qui puisse avoir un lien direct avec le surréalisme.



On n'a jamais autant parlé « de » et « du » surréalisme. Le terme est usé à la corde et a fini par perdre toute sapidité sémantique. Le public l'emploie tantôt comme une étiquette stylistique, tantôt comme un adjectif servant à décrire tout ce qui est « bizarre » pour le commun des épais. On parle de « surréalisme » comme on parlerait d'une marque de shampooing ou de condoms. Sans cesse galvaudé, il est utilisé à toutes les sauces dans les formulaires pour l'obtention d'une bourse du Conseil des arts ou d'une commandite de la Caisse Pop du coin. Une année, on se réclame héritiers du « Cynisme », l'autre de « Dada », l'année prochaine de « Sade »; ainsi va la course à la reconnaissance et au financement. La simple revendication du titre devient garantie nominale d'ascendance. Tout le monde brandit son bout de cadavre pour s'attirer les faveurs du bon prince. 

« Nous combattons sous toutes leurs formes l'indifférence poétique, la distraction d'art, la recherche érudite, la spéculation pure, nous ne voulons rien avoir de commun avec les petits, ni avec les grands épargnants de l'esprit. Tous les lâchages, toutes les abdications, toutes les trahisons possibles ne nous empêcheront pas d'en finir avec ces foutaises ». (Second manifeste)

En dépolitisant le surréalisme, on l'assèche de son contenu. Il devient ce concept fourre-tout qui sert aux crâneurs démunis à se trouver une filiation « n tant qu'artiste . Pourtant, le surréalisme porte en lui le projet fondamental de transformer l'art ainsi que la société et l'histoire. Il est simultanément art et politique. En passant sous silence la vocation révolutionnaire du mouvement, on ramène brutalement celui-ci dans les ornières balisées d'un simple mouvement artistique qui n'aurait eu d'autre activité que celle de produire des œuvres. Encore et partout, le regard formel et esthétique triomphe au détriment des dimensions politique et morale. Comment peut-on ainsi transformer une aventure tissée de combats, de passions, d'espoirs et de désespoirs, en un fait culturel transmissible, un simple pan d'histoire que l'on garde à une distance confortable, un répertoire d'œuvres à piller sans considération pour ce qu'elles signifient véritablement? L'appauvrissement de l'héritage est on ne peut plus clair : ce qui devait se hurler s'est tu.

L'esprit libertaire et le refus de toute compromission qui ont toujours été à la base théorique et pratique du mouvement surréaliste sont immanquablement absents de cet événement dont le caractère purement publicitaire apparaît dans toute sa hideur, à commencer par l'affiche et le programme. Il ne saurait y avoir une manifestation surréaliste authentique commanditée par LA CAISSE D'ÉCONOMIE DESJARDINS-PATRIMOINE CANADA-ARRONDISSEMENT PLATEAU-MONT-ROYAL-GILLES DUCEPPE-LES CONSEILS DES ARTS DU CANADA-DU QUÉBEC ET DE MONTRÉAL-LA DÉLÉGATION WALLONIE-BRUXELLES-LE MINISTÈRE DE LA CULTURE DES COMMUNICATIONS ET DE LA CONDITION FÉMININE DU QUÉBEC-LE BUREAU DES FESTIVALS-ETC., pour la simple et bonne raison que « le surréalisme n'a pas craint de se faire un dogme de la révolte absolue, de l'insoumission totale, du sabotage en règle ». On imagine mal le chef du Bloc Québécois reprendre à son compte, en chambre des communes, l'idée selon laquelle « tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion ». Divertissant, mais improbable. Et aucun des participants prononcer « Nous sommes la révolte de l'esprit » sans avoir le sentiment d'être le dernier des faussaires, et sans savoir que s'il n'est pas démasqué sur-le-champ, c'est qu'il prend part à leur grande assemblée générale. S'arroger le titre « d'héritiers » et ne pas reconduire cet esprit d'insoumission trahit un manque d'honnêteté intellectuelle flagrant. 



Pour paraphraser Vincent Gille: L'héritage du surréalisme, si une telle chose a encore un sens, se situe bien dans le désir de liberté sans compromission, dans ce mélange de rage et de rigueur, dans cette attention particulière au monde, dans cette morale de l'action et du rêve réconciliés, et non, trivialement, dans une entreprise plus ou moins organisée et rentable de production d'œuvres en tous genres s'inscrivant dans une pseudo-généalogie que goûtent tant les historiens d'art, les musées, les artistes, les écrivains, les poètes de carrière et les matantes de banlieue. Le refus lui-même est une position toujours nécessaire, ne serait-ce que par les questions qu'il pose avec insolence. Et l'une des visées les plus fécondes du mouvement est sans aucun doute cette tentative sans cesse renouvelée de démolir les valeurs littéraires et artistiques de justification du système capitaliste. Le marché de la poésie est donc l'occasion d'une instrumentalisation du surréalisme, de son empaillement public, de sa réification en un bidule patrimonial.

« Il semble que le surréalisme, non seulement n'existe pas mais en outre qu'il n'a jamais existé ». (Marcel Mariën, 1992)

Qui peut sérieusement aujourd'hui prétendre au Québec être « un enfant du surréalisme »!? Les écrivains polis qui garnissent leurs recueils convenus de deux ou trois sacres pour faire populaire ? Les romanciers narcissiques qui élèvent la petitesse de leur existence en épopée universelle ? Les m'as-tu-vu-la-couette du monde hipster où le cool est le dernier des impératifs ? Les humecteurs d'anus du monde de l'édition qui veulent à tout prix éditer n'importe quelle merde, quitte à vendre leur mère ou à publier des manuscrits d'adolescentes qu'ils n'ont jamais lus  Ces héritiers colportent une image kitch du surréalisme comme des adolescents arborent le Che sur leurs vêtements à la manière d'un fétiche. Oser se prétendre héritiers du surréalisme pour ensuite aller vendre son cul sur les trottoirs de la « Culture » est un geste plus que gênant. 



Le poète d'aujourd'hui qui cherche à vivre de son art doit faire face à certaines contraintes indépassables provenant du milieu artistique ou du marché. La difficulté d'échapper à cette condition se double parfois de l'impossibilité d'aspirer à la pleine liberté pourtant revendiquée par ces créateurs. L'assujettissement de certains poètes ou des artistes contemporains à de telles contraintes produit cette situation paradoxale où la critique radicale de cette condition est un sujet tabou. Au Québec, on ne discute pas le rapport conflictuel entre la subversion et la subvention, entre la création libre et sa mise en marché, entre le vide théorique et la consommation de l'histoire. Les artistes se fâchent et se recroquevillent quand vient le temps de discuter de ces réalités. Pourtant, combien d'expositions ou de happenings aspirent le plus sérieusement du monde à l'irrévérence? Le genre lui-même étiqueté « poésie » par l'industrie de la vente au détail n'en finit plus de se retrancher dans sa gentille zone où l'indifférence des uns n'a d'égal que le narcissisme des autres. Dans une province dépolitisée et rébarbative au débat, il n'est guère surprenant de voir l'héritage du surréalisme vidé de son contenu explosif. Alors même sous le thème du surréalisme, Le marché de la poésie ne pourra que reconfirmer le tabou du rapport entre l'art et la politique. Quand bien même l'appétit des uns pour la reconnaissance les obligent-ils à faire des courbettes et à travestir l'héritage du passé, marchander le surréalisme sur la place publique main dans la main avec les banquiers et les gouvernements est une chose absolument révoltante. Protester contre le dépeçage marchand de cette mémoire, c'est revendiquer à nos yeux le sens même de la liberté de littérature, et de l'esprit.

« Eu égard à une fausse interprétation de notre tentative stupidement répandue dans le public, nous tenons à déclarer ce qui suit à toute l'ânonnante critique littéraire, dramatique, philosophique, exégétique et même théologique contemporaine : nous n'avons rien à voir avec la littérature. Le surréalisme n'est pas un moyen d'expression nouveau ou plus facile, ni même une métaphysique de la poésie. Il est un moyen de libération totale de l'esprit et de tout ce qui lui ressemble. Le surréalisme n'est pas une forme poétique. Il est un cri de l'esprit qui retourne vers lui-même et est bien décidé à broyer définitivement ses entraves, et au besoin par des marteaux matériels. » (Déclaration du 27 janvier 1925, Bureau des recherches surréalistes).