La Conspiration dépressionniste

 

L'incomparable Sodexho

29 Aoû 2005


1) Résumé des épisodes précédents :

L’Université Laval se distingue par la marchandisation croissante de son espace et de sa «clientèle»: les publicités Zoom Média vous regardent uriner ; le pavillon de (dé)foresterie se nomme Abitibi-Price ; la recherche obéit aux pressions d’intérêts financiers – capitalistes – de plus en plus ciblés, alors qu’en sciences sociales, elle est plutôt commandée par l‘État, via les organismes subventionnaires ; l’indépendance intellectuelle est constamment compromise par la dépendance économique. Malgré le gel des frais de scolarité encore en vigueur, les frais champignons – ceux qui poussent partout – continuent d’essaimer : en plus d’augmenter de 50% en trois ans, Laval renchérit d’un 50$ de plus en 2005. Une tentative de contrat d’exclusivité à une compagnie de boisson gazeuse a échoué, contrairement au programme Liber-T où, en retour d’un gros serveur, l’Université oblige ses étudiants de génie électrique et d’informatique à acheter un ordinateur d’IBM par son entremise, les transformant ainsi en échantillon-témoin d’une vaste étude de marché. Bref, vous pouvez en être sûr, sa librairie refuse de tenir notre revue.

En 1995, l’Université octroie un contrat d’exclusivité à la multinationale Sodexho pour la gestion des installations alimentaires. Dans les dix années qui suivent, de nombreuses initiatives étudiantes se heurtent à la clause d’exclusivité : Univert Laval et son projet de café végétarien, les associations de psychologie, d‘éducation et de philosophie et leur projet d’ouvrir un café au pavillon Félix-Antoine-Savard et enfin l’association de Relations Industrielles qui se fait retirer sa machine distributrice de boissons gazeuses parce qu’elle entre en compétition avec celles de Sodexho. La présence de la multinationale est la cause d’une friction constante sur le campus qui a entraîné au moins six arrestations dans les trois dernières années et de multiples interventions policières. Sans compter que depuis, les étudiants mangent de la merde.

Le dossier Sodexho est connu : comme dans le livre de Foucault, la compagnie est active dans l‘éducation, l’industrie militaire et les prisons privées – lire : à but lucratif – en Angleterre et en Australie – bref, l’entreprise se spécialise dans les clientèles captives. Par exemple, l’industrie des prisons privées tente de s’assurer une population carcérale élevée, notamment en s’opposant à la libération sur bonne conduite et en faisant pression pour un durcissement des lois et des sentences. Sodexho est farouchement anti-syndicale, ainsi que peuvent en témoigner les employés de l’Université Xavier, en Ohio, tout autant que raciste : elle a versé 80 millions en règlement hors-cours afin d‘éviter un procès pour ségrégation de la part de ses employés noirs américains.



2 – Le point sur les événements du jeudi 24 février dernier au pavillon Charles-De Koninck

 

Madame,
Monsieur,

 

Nous trouvons important de faire le point sur les événements qui se sont déroulés le jeudi 24 février dernier au pavillon Charles-De Koninck et qui ont mené à l’arrestation de cinq personnes sur le campus. Ces événements malheureux ont eu lieu à la suite d’une manifestation d’un groupe de personnes qui, depuis un certain temps déjà, manifeste contre Sodexho, un de nos concessionnaires de services alimentaires. Il est à noter que ce groupe n’est pas une association étudiante reconnue et qu’il a fait l’objet d’avertissements quant à l’interdiction de distribuer de la nourriture sans les permis requis par différentes instances universitaires.

En début de semaine dernière, un tract anonyme avait été distribué sur le campus, lequel incitait à commettre des actes criminels contre Sodexho : vol, vandalisme et altération des produits alimentaires en mettant par exemple des clous ou des agrafes dans la soupe.

Inquiet pour la sécurité des étudiants et du personnel si de tels actes étaient commis, le Service de sécurité et de prévention (SSP) a pris la menace très au sérieux. Il a entrepris une enquête pour connaître l’origine du tract en question et a pris les mesures nécessaires pour accroître la sécurité.

C’est aussi pour cette raison que le SSP a accru sa présence lors de la manifestation de jeudi dernier. Une personne mal intentionnée aurait pu profiter du contexte et de l’attroupement créé lors de la manifestation pour commettre des gestes aux conséquences fâcheuses, d’autant plus que certains manifestants étaient masqués et difficilement identifiables et que des affiches appelaient à la violence.

Cette manifestation s’est initialement déroulée dans un calme relatif jusqu’au moment où un de nos agents a été sciemment bousculé. Il s’en est suivi une échauffourée au cours de laquelle certains de nos agents ont été victimes de voies de fait. Le Service de police de Québec, appelé en renfort à cause du nombre important de manifestants, est alors intervenu et a procédé à des arrestations. Les personnes arrêtées ont été relâchées sur place.

Il est évident que l’intimidation et l’incitation aux actes criminels et à la violence n’ont pas leur place sur un campus universitaire, ni où que ce soit. L’Université Laval a le devoir de prendre des mesures pour faire respecter les lois et la réglementation universitaire relatives à la protection des personnes et de leur santé. Soyez assurés que nous continuerons d‘être vigilants à cet égard.

Le vice-recteur à l’administration et aux finances,
Claude Godbout

 

Le terrorisme désigne également son action et sa répression. Les autorités n’hésitent plus à se servir du discours sécuritaire pour maintenir les populations dans la peur. Des menaces d’attaques sont régulièrement annoncées par les autorités, lesquelles rehaussent chaque fois le niveau d’alerte. Il est désormais possible non seulement pour la police d’abattre un homme immobilisé, mais de persister de plein front dans cette ligne, en offrant de simples excuses. L’ensemble de ces mesures et de leurs effets ne sont strictement d’aucune aide pour contrer le terrorisme mais maintiennent l‘état de guerre. Aussi, le concept de sécurité contient maintenant en lui le terrorisme. Faire appel à la sécurité, c’est appeler le terrorisme ; c’est maintenir, en dehors des attaques, son climat.

Aussi, il ne faut pas s‘étonner de voir cette paranoïa servir des causes domestiques. Les services secrets canadiens considèrent comme du terrorisme domestique les militants altermondialistes, ou ceux pour le droit des animaux et la protection de l’environnement. Le FBI a eu recours au même procédé pour discréditer Reclaim the Streets aux États-Unis). La notion d‘éco-terrorisme, fallacieuse dans sa conception même, et donc abondamment utilisée, sert non-seulement à désigner le vandalisme contre des véhicules mais aussi, par contamination, à criminaliser toute action ou discours remettant en question l’industrialisation et la marchandisation du monde. Un peu comme, dans le discours de la police sur les drogues, fumer un joint mène tout droit à l’overdose d’héroïne, toute personne qui pense ou agit dans cette direction est susceptible de rejoindre le bout de la ligne. C’est dans cette perspective qu’on peut lire la répression dont a fait l’objet Le collectif de Minuit de l’Université Laval.

Dans sa lettre en réaction à l’arrestation de cinq étudiants le 24 février, le vice recteur à l’administration et aux finances utilise un lexique qui ne laisse guère place à l’interprétation : vol, vandalisme, menace, enquête, mesures nécessaires, accroître la sécurité, etc. Les manifestants masqués rappellent le terrible Black Bloc, des affiches appellent à la violence. Comme toujours, l’institution n’a pas hésité à faire appel à la police pour protéger les intérêts corporatifs, sans aucun égard pour le principe universel de la franchise universitaire, lui demandant même de se poster devant les comptoirs de la Sodexho, comme on protège les McDonalds dans les manifestations altermondialistes. Le Service de Sécurité et de Prévention se camoufle sous l’acronyme SSP ; comme dans le livre d’Annie Le Brun, on ne néglige pas la qualité anesthésiante du sigle auquel ont recours toutes les polices du monde (CIA, DST, FBI, SCRS, KGB, etc.), dissimulant dans l’abstraction la réalité de leur basse besogne. Ses propres agents ont même dû recourir à la police, ce qui nous fait basculer dans le registre de la tautologie : la sécurité appelle la sécurité.

Une psychose en entraînant une autre, avec Sodexho, nous sommes dans le domaine de la sécurité alimentaire. La nourriture qui a perdu son goût se donne pour parfaitement hygiénique, diététique, saine, par rapport aux aventures risquées des formes préscientifiques d’alimentation. Le vice-recteur à l’administration et aux finances avait déjà cru pertinent de mentionner que non seulement le Collectif de Minuit «n’est pas une association étudiante reconnue» mais qu’en plus le dit collectif avait «fait l’objet d’avertissements quant à l’interdiction de distribuer de la nourriture sans les permis requis par différentes instances universitaires», rien que ça, et nous soulignons. C’est que, soutenait le superviseur à la sécurité et à la prévention en pleine manifestation, “si un étudiant tombe malade après avoir mangé un de vos repas, c’est l’Université qui recevra la plainte”. On comprend sa méfiance : le collectif distribuait des repas végétaliens, c’est-à-dire pratiquement des légumes et des céréales. On ne sait pas ce qu’on pourrait trouver là-dedans!

Nous en sommes là. Et maintenant, votre programme principal.



3) Concession alimentaire: la firme Sodexho l’emporte sur la base de critères de qualité rehaussés (Le Fil des Événements, 23 juin 2005 )

 

Le Comité exécutif de l’Université a entériné, le 21 juin, la décision prise par le Comité des services alimentaires (CSA) qui retient la firme Sodexho Québec Ltée pour offrir, au cours des cinq prochaines années, les services de restauration dans 15 pavillons du campus. Ce contrat sera renouvelable pour une période de cinq ans. Deux autres soumissionnaires avaient présenté un dossier: l’Entithé Services alimentaires des étudiants et étudiantes de l’Université Laval, ainsi que Laliberté et associés inc. La soumission de cette dernière entreprise a cependant été jugée non conforme. Le Comité des services alimentaires a été créé en novembre 2004 par le Conseil d’administration dans le but notamment d’assurer la qualité alimentaire offerte aux membres de l’Université Laval. Sa décision, basée sur des critères de qualité rehaussés, a donc été prise dans ce sens.

 

Selon les critères de qualité et financiers établis par le CSA, la firme Sodexho a obtenu un score global de 87,3 points sur 100, comparativement à 78,4 points pour l’Entithé. Pour la majorité des critères, la soumission de l’Entithé a reçu un pointage inférieur à Sodexho. À soumissions comparables, l’Université avait comme critère de donner préférence au soumissionnaire qui impliquait le plus les associations étudiantes. Attendu l‘écart significatif entre le pointage des soumissions, le comité a jugé en conséquence les soumissions non comparables.

[...]

Avec un budget de 20 000 $ par an, la firme retenue s’engage à mettre sur pied un comité “milieu de vie” axé sur la participation à la vie étudiante. Une bourse annuelle de 2 500 $ sera également accordée afin de privilégier l’innovation communautaire. De plus, Sodexho visera à établir un ratio de 40 % d‘étudiants pour l’ensemble de sa main-d’oeuvre. Mis à part le projet d’investissement visant le réaménagement du casse-croûte au pavillon Jean-Charles-Bonenfant, Sodexho fera des investissements additionnels de 725 000 $.

Il est à noter que la soumission de l’Entithé a été déposée quatre minutes en retard sur l’heure indiquée au document d’appel d’offres. Selon les règles stipulées aux documents d’appel d’offres, tout retard entraîne automatiquement le rejet de la soumission. Nonobstant ce retard, le président du CSA a obtenu un accord verbal de la part des autres soumissionnaires permettant l’examen de la soumission des étudiants.

 

On demande à une multinationale de s’occuper du «milieu de vie» comme Ronald a son terrain de jeu pour occuper les enfants, ceci dans un campus qui vient de traverser une grève générale d’un mois la même session ; on vante sa qualité d’employeur, dont on connaît désormais le dossier ; et en bonne république de bananes ouvertes aux colons, l’Université chiffre les investissement de Sodexho comme un gouvernement s’extasiant que ses ressources naturelles passent à des intérêts étrangers. Le pouvoir institutionnel sous-traite au pouvoir économique jusqu‘à s’aliéner lui-même ; on l’a amplement vu en politique, où il n’en reste presque plus rien ; quoiqu’il en soit, le plus grand danger restera à ses yeux qu’il perde l’usage du pouvoir, quel qu’en soit la taille de l’enjeu.

On sait qu’au XIIè siècle, Philippe Auguste accorda la franchise à l’Université, c’est-à-dire la reconnaissance de son autonomie et la faculté de se gérer de manière indépendante. C’est en vertu de ce principe qu’on parle encore aujourd’hui de «cité» universitaire et qu’on s’indigne, à juste titre, de l’intrusion fréquente de la police. C’est également en vertu de ce principe qu’il est, dans les faits, proprement impensable de vendre au plus offrant son espace, lequel est public de surcroît. L’administration universitaire se conçoit conséquemment comme le pouvoir gouvernant de la cité et, suivant sa logique de machine, fait primer sa raison d‘État sur la raison tout court. Elle a au moins ceci de commun avec le régime démocratique tel qu’on le connaît : elle sait ce qui est bon pour le peuple. Condescendante jusqu‘à la fin, l’Université prend soin de mentionner que la soumission des étudiants est arrivée quatre minutes en retard, mais en bon despote magnanime, l’a tout de même considérée. La soumission étudiante ne pouvait cependant se mesurer à l’incomparable Sodexho, qui continuera ainsi à vendre ses cafés à l’eau de vaisselle, ses pizza asséchées et ses croissants sucrés qui baignent les pavillons dans l’odeur écoeurante de sirop.

Il y a une étroite corrélation entre la vision du monde qui permet l’existence de Sodexho et l’ambiance qui règne sur le campus. La pauvreté de la nourriture répond à la pauvreté du décor : on mange dans la tristesse entre deux cours, dans une cafétéria drab. La peinture est-elle si chère ou n’y a-t-il là qu’un désintérêt de sa personne physique et morale? « L’absence d’humanité est ce qui caractérise sans doute le plus le campus de l’Université Laval » écrivait récemment la Commission de la Capitale Nationale laquelle n’est pas, quoi qu’on en dise, infiltrée par La Conspiration Dépressionniste. « Triste et déprimant le jour, lugubre le soir, le campus actuel ressemble davantage à un complexe industriel froid et sans âme », pour finir, définitif : « De toute évidence, le campus de l’Université Laval n’est pas un lieu de vie. »

L’octroi des installations à Sodexho est un autre acte de cette propagande par le fait dont le pouvoir a désormais l’usage. La domination ne s‘étend pas par l’idéologie, mais en imposant sa réalité, qu’elle justifie par après dans un discours idéologique. L’industrialisation de la nourriture et la vente de l’espace public au profit du privé, pour s’en tenir aux phénomènes qui sont les nôtres, avant d‘être exaltés dans le discours, s’actualisent dans le quotidien ; d’où l’importance d’en reconnaître les formes – et de les combattre – quand elles se présentent. Pour faire accepter la mauvaise nourriture, la meilleure méthode est encore de l’imposer partout ; quant à la présence d’entreprises étrangères douteuses dans une cité supposée s’administrer elle-même, elle est, comme, l’extrême dégradation de la nourriture, une évidence maintenant supportée avec résignation ; comme une fatalité, rançon de ce progrès que l’on n’arrête pas.

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Reprise des installations alimentaires à l’Université Laval – La direction opte pour le statu quo, les étudiants optent pour le boycott de Sodexho

 

http://www.boycottsodexho.org/