La Conspiration dépressionniste

 

Le héros du futur,

14 Jul 2009


On peut difficilement passer à côté du dernier travail de Michel de Broin intitulé BigMacination, postulant dans une entière complexité le paradigme du Cheeseburger en guise d’explications paranoïaques concernant les attaques du 11 septembre 2001. D’autres idiots sans envergure tel Thierry Meyssan avaient tenté de faire reposer l’odieux de ces actes sur la théorie – au dos large – du complot. Dans tous les cas, ils n’avaient réussi qu’à faire rire d’eux en persistant dans le singulièrement pathétique « Réseau Voltaire ». Mais voici qu’un homme au talent plus que certain et à la réflexion aussi affinée qu’une lame de patin rouillé s’est penché artistiquement sur cette question en bousculant « les limites entre l’art et l’invention, entre la réalité et la fiction, entre le politique et le poétique ».

Cheesburger, l’Amérique et ses complots

Ce qui est présenté par de Blois à la galerie de la pizzéria-UQAM est en fait une œuvre intrigante qui consiste en une forme burgerale monumentale occupant l’espace principal de la galerie. Il s’agit d’un Cheeseburger géant, se voulant une métaphore du contrôle gouvernemental et médiatique. Selon le texte donné à lire sur un des murs de la galerie, l’artiste se questionnerait sur la disparition « mystérieuse » des débris et des traces des attentats du 11 septembre au Pentagone. Selon lui : « plusieurs restent sceptiques quant à l’explication officielle de la Maison-Blanche, celle-ci avançant que l’avion se serait pulvérisé « dans le ventre » de l’immeuble au moment de l’impact. D’autres croient plutôt à un missile». Si l’on interprète bien toute la complexité du message proposé par l’artiste, les médias auraient une responsabilité quant à la médiocrité du contenu qu’ils diffusent, brouillant ainsi une certaine part de cette information et ne laissant au citoyen qu’une image partielle de la réalité politique du monde. Le tout, bien entendu, sous la houlette obscure et conspiratrice du Pouvoir (oir, oir, oir). Suite à cette réalité, le citoyen ne saurait plus vraiment comment distinguer le vrai du faux dans les événements qui marquent l’actualité. Dès lors, si l’on applique cette réflexion aux attaques du 11 septembre, on pourrait questionner d’un angle nouveau la validité de ce qui a été médiatiquement affirmé et défendu par le gouvernement américain. Ainsi, « disparu comme pièce à conviction, l’engin [qui a foncé sur le Pentagone] serait alors réapparu comme œuvre d’art ». À la manière de la manipulation artistique, le gouvernement américain aurait fait disparaître puis réapparaître les preuves [officielles] de la percussion d’un avion dans l’édifice pentagonal. C’est autour de cette observation que se construit la démarche de De Coin nous offrant ainsi un travail issu d’une réflexion des plus originales, qu’aucun Québécois moyen ayant terminé son secondaire 3 ne serait en mesure d’effectuer. Bon sang, quel génie! Il nous offre une des rares possibilités de douter raisonnablement de l’honnêteté professionnelle des médias américains dans la transmission d’informations au sujet de drames politiques.

L’exposition est en quelque sorte la mise en relief, par l’utilisation du symbole américain par excellence, du mensonge et du brouillage médiatique sur la vérité politique interne. La profondeur de Doin est de chercher à faire la guerre aux signes médiatiquement contrôlés par la manipulation artistique des signes (Burroughs en serait ému). C’est avec ces moments annonciateurs que l’on comprend toute l’acuité de l’art montréalais et l’importance du rôle de l’artiste comme agent révélateur des réalités cachées depuis l’origine de la création du monde.

Lors de la visite de l’exposition du talentueux de Fafoin, on est frappé par le fait qu’effectivement, selon les propres mots de madame la commissaire, l’on ne sait plus si l’œuvre fait partie de la fiction ou s’il s’agit bien de la réalité. Tel un Syd Barrett ayant ingurgité plusieurs centaines de litres de LSD, les œuvres exposées nous font perdre dès les premières secondes toute forme de reconnaissance de la réalité; ne sachant plus si nous nous trouvons dans une exposition vraiment convenue ou aux côtés de Spiderman en train de combattre la bébitte de sable. Et que dire de la frontière poreuse entre les réalités politiques et poétiques ! Car il s’agit à la fois d’un sujet d’actualité, mais aussi d’un travail artistique; d’une sculpture, mais de la reproduction d’un Cheeseburger; d’une galerie, mais également d’un espace qui pourrait être celui du Pentagone. Bref, une frontière politico-poétique conceptuellement hybride et indéfinissable, glissant, tel un savon mouillé, entre les doigts du plus aguerri des cégépiens. De cette façon, De Bloin « identifie insidieusement l’art aux condiments douteux qui mettent en péril l’ordre politique et social ». 

« Cheeseburger » entend à lui seul redéfinir, par son immense portée critique, le lien intime qu’entretient le citoyen avec le monde mensonger et ignoble perpétué par les services secrets américains et autres agents conspirateurs à leur solde. À ce titre, un fait troublant est que le travail de De Tawin nous apprend, sans même en avoir l’intention, que le mot « cheeseburger » est constitué du suffixe «Burger» dont il est inutile de rappeler ici que c’est un nom de famille typiquement juif. On glisse ainsi, comme du hamburger au cassot de frites, d’un complot à un autre. De plus, si l’on additionne la valeur numérique du mot cheeseburger et qu’on le divise par le nombre de morts lors de l’incident du Pentagone, on obtient 11 ! Et que dire de la forme ovoïde du cheeseburger qui ressemble étrangement à celle de l’œil dans la pyramide présente sur les billets américains ? 

Cheeseburger, société et classes sociales

Une autre raison d’appréhender le génie dans le travail de De Roi, en ce qu’il décortique avec précision toute la complexité du discours idéologique, est que l’ensemble de référents qui constituent le discours idéologique autour du 11 septembre est semblable à la composition du Cheeseburger. Le Cheeseburger, en tant qu’aliment complet, comportant chacun des groupes alimentaires et composant en lui-même un repas équilibré, reflète bien la société contemporaine dans sa complexité. On y retrouve, en effet, différentes classes d’aliments, des plus utiles aux plus camelotes, telles les classes sociales, disposées en étages et qui peuvent changer selon l’humeur du moment. Aussi, selon les bouches, semblables aux différentes sociétés, on peut y exclure des aliments de garniture comme la laitue, les tomates ou les oignons. On comprendra l’argument du choix du consommateur qui est libre de vivre selon ses goûts, son budget, ses allergies – comme les sociétés choisissent en matière d’immigration selon leurs préférences linguistiques, leurs besoins économiques et leur plus ou moins gérable tendance xénophobe. 

Comme on l’a vu, on peut comprendre le « Cheeseburger » comme une métaphore de l’avion qui a percuté le Pentagone, comme le retour en pleine gueule de l’Amérique, du démon gastronomique, mais aussi comme le mode d’être-au-monde universel. Car, suivant la mondialisation de l’économie, de la culture du marché et de la communication moderne, on peut dire que le monde entier se « cheeseburgerise ». Le modèle cheesburger est allé, comme tentent de le faire nos artistes québécois, se reproduire sur toute la surface du globe. Car le cheeseburger dans son entité unitaire est beaucoup plus que la somme de ses parties. Il est surtout l’objet-lieu-concept qui agglutine en lui les différentes composantes de la communication événementielle. Il représente le meilleur de la culture, car il rend possibles son déploiement et sa translation conceptuelle dans un espace-temps infini. De Limoilou à Tombouctou, il a une existence bien à lui parce qu’il a sensiblement le même goût partout. Au pire, est-il seulement teinté de la culture locale. Il se communique de la même manière en tous lieux et à toute heure. En effet, peut-on changer le boeuf pour du bison ou le fromage orange pour du camembert, le cheeseburger conserve toujours son identité et se vend à toute heure de la journée. La question que l’on peut alors se poser, ce que tente de faire De Coin-Coin, est celle de savoir si le mensonge médiatique est fondamentalement différent en Syrie par rapport au Québec. N’y a-t-il pas partout, dans les méandres de chaque société, un coulis de gras semblable à celui s’évacuant du cheeseburger à chaque bouchée, susceptible de brouiller même la plus propre des assiettes ? 

La tranche de fromage jaune-orange, celle qui fait la particularité du  cheeseburger , ce qui le démarque du banal hamburger, est au centre du brouillage idéologique opéré par les puissances obscures combinées au monde médiatique et au totalitarisme milneufcentquatrevingtiste de l’Amérique. En effet, la tranche fromagère pourrait être comparée à l’image du voile; celui qui filtre la véracité des événements et de leurs ancrages idéologiques. Collante d’un côté et lisse de l’autre,  elle marque la frontière entre deux mondes : celui de la chaleur des événements (la boulette) et celui de la passivité et la froideur de la réception du public (la tranche de pain). Elle est l’élastique agglutination des volontés perdues par la réception passive de l’idéologie. C’est par elle que se perpétue l’idéologie, en liant, par son identité visqueuse, les oppositions entre elles.

Le soleil ne se couche ni sur Internet ni sur le marché des cheesburgers, et De Baboin, en tout artiste révolutionnaire qu’il est, s’aventure périlleusement, comme le chat sur les cimes du dépassement de soi, en nous livrant les fruits de sa réflexion profonde. Tel un réacteur derrière la fusée Columbus, le plus intéressant dans la métaphore du cheeseburger reste l’analyse de l’artiste qui permet de se détacher de l’histoire passée de l’art québécois. Il faudra dorénavant composer avec un avant et un après « Cheesburger ». Près de la galerie de l’UQAM, il y a une multitude de restos où l’on sert de savoureux cheesburgers. « La » question qui me vient alors à l’esprit : comment peut-on manger un cheesburger après « Cheesburger »?