La Conspiration dépressionniste

 

La propagande par le fait

1 Jui 2008


 


Le fait a le dernier mot, la connaissance se contente de sa répétition, le penser se réduit à sa simple tautologie. Plus la machinerie intellectuelle se soumet à ce qui existe, plus elle se contente de le reproduire aveuglément.

 -  Horkheimer/Adorno, La dialectique de la raison

 


Je suis cependant très loin de l’insouciance et je n’admets pas qu’on puisse trouver un repos dans le sentiment de la vanité de toutes choses. Absolument incapable de prendre mon parti du sort qui m’est fait, atteint dans ma conscience la plus haute par le déni de justice que n’excuse aucunement, à mes yeux, le péché originel, je me garde d’adapter mon existence aux conditions dérisoires, ici-bas, de toute existence.

 

-  André Breton, La confession dédaigneuse

 

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À la fin du XIXe, la France est aux prises avec une vague d’attentats terroristes provenant des milieux anarchistes. Le 9 décembre 1893, Auguste Vaillant lance un engin explosif bourré de clous dans la Chambre des Députés, depuis la tribune dans le but de blesser un grand nombre d’élus. D’autres bombes éclatent dans les cafés, les gares, les édifices publics ainsi que chez des juges et des bourgeois. François Ravachol et Émile Henry sont d’autres adeptes assez connus de cette propagande par le fait.

Lancée comme slogan par la Fédération jurassienne à son congrès international de Berne en 1876, cette stratégie, consistant en une série de coups de main, de tentatives insurrectionnelles et d’attentats, devait électriser le peuple et montrer la voie vers le communisme libertaire. Les attentats devaient donner le signal que la révolution est commencée et avoir un effet d’entraînement : ce serait bientôt d’autres policiers, politiciens, bourgeois, marchands et banquiers qui tomberaient sous le coup du réveil prolétarien.

À des yeux contemporains, l’argument de la propagande par le fait ne laisse pas d’étonner : que le terrorisme puisse avoir un effet d’entraînement ne vient pas spontanément à l’esprit. Sa dénomination renvoie à l’idée qu’un acte, même partiel et isolé, vaut mieux que cent discours ; et que les anarchistes, si bons écrivains qu’ils soient, feraient mieux de travailler ici et maintenant pour leur idéal que d’écrire journaux, revues et tracts, qui cristallisent l’idéal sans le faire advenir. La propagande par le fait, c’est celle du fait accompli.

Devant le peu de résultats et les torts infligés au mouvement, victime à la fois d’une importante répression et d’une dépréciation aux yeux du public, la propagande par le fait fut abandonnée avant le début du vingtième siècle et appartient désormais à l’histoire.

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À regarder l’urbanisme contemporain, on est en droit de se demander si les politiques d’aménagement du territoire ne sont pas influencées souterrainement par la stratégie anarchiste. Gardons à l’esprit qu’il n’est de subversion que le pouvoir ne puisse récupérer. On ne serait guère étonné d’apprendre que chaque fois que des fonctionnaires décident de la destruction d’un quartier ou de l’établissement une colonie résidentielle à des kilomètres du centre-ville, un représentant de l’industrie automobile, assis autour de la table, sourit au doux souvenir d’Émile Henry.

On voit souvent de bonnes âmes s’émouvoir de la publicité bruyante et omniprésente en faveur de l’automobile. On en trouve moins pour réfuter l’existence même des autoroutes qui, contrairement à une idée largement répandue, ne servent pas au déplacement des véhicules, mais d’abord et avant tout d’argument commercial implacable. Qu’on y pense un instant : comment vendre un produit lourd, bruyant, dangereux, polluant, extrêmement cher, dont l’accumulation annule les effets bénéfiques? Un discours séduisant, une promesse de liberté ou une blonde pulpeuse n’y feront rien : il faut des contraintes réelles et fortes pour y parvenir. Une publicité télévisée de trente secondes n’est rien en regard de l’existence ininterrompue d’un boulevard inutile qui balafre la ville. Le bruit et le gaz découragent l’utilisation du trottoir. Les autobus remplis à craquer, humides et inconfortables, sont lents et déprimants. Les intersections sont dangereuses. Toute l’infrastructure urbaine est faite pour – et par – les carcasses de tôles : les résidences sont tellement éloignées du centre que la ville change de nom, les temples d’achats sont maintenant en périphérie des banlieues, des immeubles sont rasés au profit des stationnements et, dans des cas extrêmes, on a déjà vu des citoyens se résigner à changer de quartier à cause du bruit des autoroutes. Dans ces conditions, on concevra que parler du « choix » ou de la « liberté » d’acquérir une automobile soit franchir les limites de la candeur.

Plus que la seule planification urbaine, c’est toute l’organisation de la vie selon les paramètres de la pensée fonctionnaliste qui semble, par son existence même, plaider sa propre cause. Les autoroutes militent pour l’automobile, le complet-cravate pour le conformisme, la télévision pour la reproduction du même, les programmes scolaires pour la division du travail et le travail pour le consumérisme. Le dépressionnisme parle de lui-même, disait un auteur bien connu. Il importe d’entendre ce mot dans toute sa richesse. Au premier degré, il est le discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux et complaisant, bref le sujet hideux de son discours. Au second degré, le discours s’efface devant son objet, parce que de toute façon, au contraire de la critique, le dépressionnisme n’a jamais eu besoin du langage. Un des livres tout à fait inutile de notre époque – il y en a tant! – est ce Plaidoyer pour la mondialisation capitaliste. Son titre fait sourire. On pense à une blague. Que ça n’en soit pas une n’y change rien. Personne, ni ennemi ni apologue du capitalisme, ne va le lire parce qu’on sait immédiatement son contenu faux. D’ailleurs, il arrive bien tard : se faire le laudateur d’un mouvement sur lequel Marx ironisait déjà dans son manifeste il y a plus de 150 ans… L’auteur ne peut certes pas prétendre fonder le processus de marchandisation du monde en cours sur des idées. De quelque camp que l’on soit, personne ne croit que le capitalisme fait le bonheur des peuples. Quand Pierre Pettigrew, ministre du commerce international, soutient que les altermondialistes protestent parce qu’ils ont peur du progrès, il joue au faux-cul sans remord. Il sait pertinemment que nul dans l’assistance ne croit ce bobard. Outre que ce mensonge puisse accessoirement servir à repousser la limite des énormités prononçables en public, il est surtout une baveuse démonstration de force. La critique se sert du langage pour sa valeur de vérité. Pettigrew n’a plus qu’à supprimer celle-ci en mentant éhontément. Le langage est renvoyé à son inanité et le ministre, après son assertion, sourit.

L’inanité du discours est apparue dans toute sa splendeur dans les manifestations contemporaines, où une espèce de dissidence bien balisée fut même encouragée par le pouvoir comme expression de la démocratie à l’œuvre. L’apothéose en fut incontestablement les manifestations visant à prévenir une guerre en Irak au début de l’année 2003. Chaque semaine, la mobilisation s’étendait, jusqu’à ce qu’en février, onze millions de personnes sur les cinq continents défilent pour la paix. George W. Bush remercia tout le monde de s’être exprimé : maintenant, la guerre pouvait commencer.

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L’idée fonctionnaliste et marchande, concrétisée dans le réel, dont les signes sont, entre autres, la pléthore d’automobiles, d’édifices hideux, de complets gris, de fast-foods ou de publicités, influence la pensée dans ses ultimes retranchements, jusqu’à ce qu’elle l’accepte d’emblée, ne lui reprochant plus que les détails de sa concrétude. Ils sont peu à défendre avec conviction la marchandisation du monde et la réification pour tous : mais leurs moyens d’expression, s’étendant comme la mélasse, ont fini par triompher de tout discours adverse : celui-ci n’est plus, justement, que du discours. Et encore, il n’est pas toujours là. La disparition de la critique radicale – celle qui prend, étymologiquement, le mal à la racine – correspond au moment où l’intériorisation de la contrainte de l’étant est complète : il n’y a non seulement aucun autre monde possible, mais surtout aucune faculté qui permette de l’imaginer. Cette absence de discours, de possibilité de celui-ci, consacre le règne du fait : il n’y a pas de choix, c’est comme ça. On attribue à Alain Minc, l’idiot du village global, cette assertion qui devait réfuter toute velléité critique : « Ce n’est pas la pensée qui est unique, c’est la réalité. »

De fait, la liberté de choisir ou non de vivre dans ce système est la liberté fondamentale qui est refusée à tous, à moins de vouloir être libre comme un assisté social ou un punk, c’est-à-dire carrément paralysé et impuissant. Nous faisons tous le choix, un certain moment, de nous accommoder d’une certaine forme de coercition – le travail salarié, son costume, ses exigences – en échange de la possibilité de la réalisation d’un projet de vie qui dépasse la trivialité et la violence pas toujours soft du travail et de l’existence dans un monde qui se meut par l’échange marchand. Mais justement, ce choix, nous le faisons tous, nous y sommes contraints. Autrement dit, il est inexistant.

Ce ne fut donc pas sans un certain scepticisme qu’on accueillit, en fin de XXè siècle, cette formidable accélération de la pensée théorique se générant par et pour elle-même qui mena au post-modernisme. Subitement, par cette nécessité qui pousse les intellectuels à produire interminablement du discours sous peine de perdre capital symbolique ou subventions, le monde était devenu fluide, changeant, émergeant : tout était fini, les illusions, les idéologies, la sécurité, le monde était sans repère, sans valeurs, impossible à subvertir puisque informe. Imperturbables, les carcasses de tôles ne réagirent pas. Il faut discuter toute une semaine avec une marchandise-vedette de l’économie de consommation dirigée pour la comprendre dans toute sa brutalité ontologique.

Quoiqu’il en soit, les éléments les plus simple du post-modernisme se retrouvent dans le discours populaire pour former les lieux communs d’aujourd’hui. Il n’y a plus de valeurs, de repères moraux et les jeunes ne respectent plus rien nous disent les animateurs radio, les quidams au coin de la rue, les professeurs en classe. Mais… où diable ces gens vivent-ils? À vrai dire, il est admirablement structuré ce monde, elle est parfaitement balisée cette vie : les rêves sont tous les mêmes ici, avoir une bonne job, gagner 35000$ à 26 ans (twenty years of schoolin’ and they put you on the day shift), avoir une voiture, une maison pour mettre les enfants (Little boxes littles boxes littles boxes made of ticky-tacky), qui auront une vie meilleure, qui iront plus longtemps à l’université, qui habiteront d’autres petites boîtes vertes et bleues et roses. Des urbanistes décident de la forme des villes en fonction de ce bonheur universel, quitte à passer des autoroutes à travers elles; des conseillers en orientation s’assurent de la main-d’œuvre nécessaire au marché, si jamais les écoles ne suffisaient à leur mission répartitrice; les médias s’assurent du conditionnement : la découverte d’un gisement de pétrole dans le fleuve Saint- Laurent est une bonne nouvelle, la chute de la bourse une mauvaise. L’économie est un moloch caché derrière une porte aveugle qu’il faut nourrir sans cesse. La bourse ne souffre pas la mauvaise humeur. Les mois sont balisés par la récurrence des comptes à payer, les années par quelques fêtes bien policées dans tous les sens du terme; la jeunesse se termine lors de l’entrée au travail, l’âge adulte lors de sa sortie; après on meurt, non sans avoir fait auparavant quelques économies pour la retraite et les enfants, ce qui justifie le travail aliéné. Et ce monde, dont la télévision fait la promotion chaque jour, tourne ainsi dans une belle unanimité. La part de créativité, celle des affects, celle des rires et des espoirs, celle de la réalisation de soi, cette part est reléguée aux temps dits libres… deux jours par semaine.

C’est le vrai conformisme de notre époque : non pas celui d’un individu qui alignerait ses idées sur celles qui ont cours de manière générale, veillant à ne pas trop choquer les différents pouvoirs en place, et espérant peut-être tirer quelque bénéfice de cette absence de personnalité trop prononcée, mais simplement celui de tous ceux dont les réactions et les rêves furent balisés par les télévisions et les automobiles, les lave-vaisselle, les comptes d’électricité et les belles carrières, par tout ce monde qui se donne à la fois comme si naturel et si souhaitable, comme s’il devait encore ce faire aimer après la tautologie qu’est son existence et l’image de celle-ci. Ce n’est plus la conscience qui réprime les mauvaises pensées, mais le monde lui-même, et finit même par les empêcher d’apparaître. Le décor génère ses codes, ses exécutants une force d’inertie.

Il y a certes la volonté de se libérer – et la forme pronominale du verbe ne se sera jamais fait sentir si lourdement, tout son impensé y réside et fait la différence entre une praxis libératrice et les rêves encannés de la télévision – mais elle s’incarne encore dans les solutions partielles. La volonté de dominer la domination, de tirer son épingle du jeu, se fait malgré tout à l’intérieur de celle-ci. L’émancipation des individus peut être considérable sur le plan économique – Winnebago, voyages, propriétés diverses – elle est insignifiante sur le plan social. Comme si l’on avait délibérément troqué l’un pour l’autre, en laissant l’organisation de la vie – économie, communications, urbanisme, planification, liste non exhaustive – à des spécialistes ouvertement cupides en échange de la possibilité de… ne pas y penser.

Ces cruelles vérités, qui ne se disent ni quand on parle à ses parents, ni quand on drague, ni à un professeur, ni à un employeur, et encore moins à la radio ou dans les journaux, pensez-vous, ces cruelles vérités, donc, et finalement, ne se disent pas. Elles forment l’assise ontologique de notre belle société post-moderne – même si on aimerait parfois dire qu’elle ressemble atrocement à celle du XIXe siècle, celle de la foi au progrès et du développement économique. On n’est pas sorti de l’usine. Quiconque n’a jamais éprouvé la dureté de telles contraintes morales, sociales et économiques, ne peut être qu’un imbécile ou un collaborateur. Que ce soit dit.

Il est extrêmement pénible d’être en désaccord avec ce monde, puisqu’il est à peu près impossible d’y échapper. De ne pas se laisser faire, ne pas être réifié en créature économique fonctionnelle; plus difficile encore de vivre sans emploi, ou volontairement désargenté. Signaler l’opprobre général dont sont victimes les assistés sociaux n’est pas tout à fait hors sujet. Il faut payer pour manger et travailler pour payer, cela va de soi.

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Cette brutalité de l’étant, cette violence du monde, il revient encore aux anarchistes de l’avoir radicalement contesté dans les dernières années en jouant habilement sur cette dialectique entre le discours et le fait accompli. Si leurs ancêtres avaient fait fausse route en prenant le fait pour l’idée, les anars contemporains, en transformant les manifestations anti-mondialisation en guérillas sémiotiques, ont opéré un renversement dialectique. En attaquant les symboles capitalistes, les chaînes de fast-food, les banques, les pétrolières, tout ce qui se donne comme naturel et aimable, et qui est pourtant construit – et même, mal construit –, les anars ont donné la possibilité de réfuter le discours économique sur son terrain même.

L’hystérie entourant les casseurs a révélé la portée sanitaire de leur entreprise. Il n’y a qu’à regarder ceux qui les condamnent : médias, politiciens, police. Les gardiens du pouvoir, les apologues de l’étant, les domestiques du moloch. On en voit même dans les rangs des contestataires, ce qui ne manque pas de soulever la question : mais que diable contestent-ils? Quoiqu’il en soit, leurs cris indignés font bien rire dans la rue : il y a le sentiment qu’à chaque vitrine qui éclate, c’est le caractère indiscutable du monde qui casse. Le fait devient signe et par métonymie, la vitre devient la banque, aussi friable qu’elle. Une barre de fer suffit. Et bientôt c’est tout c’est toute cette coercition organisée qui semble à portée de main et qui peut s’écrouler dès qu’apparaît sa possibilité discursive.

Mai 68 n’est pas apparu autrement.

Il y a d’autres exemples.

 


Le bulldozer de la conformité détruisant le squat de l‘Îlot Berthelot, septembre 2002.