La Conspiration dépressionniste

 

Introduction au polyathéisme

5 Mar 2006


Au milieu du XIXe siècle, Frédéric Nietzsche a assassiné Dieu. On ne compte pas de témoin direct, mais c’est bien ce qu’on peut lire dans les manuels de philosophie.

L’incrédulité fut la première réaction des masses. On fit d’abord comme s’il ne s‘était rien passé, continuant de rendre visite au défunt, parlant comme s’il était toujours parmi nous et lui rendant hommage chaque fois qu’on le pouvait. Avec le temps, on dut pourtant bien admettre qu’il ne répondait plus, qu’une absence se faisait sentir. Ce n‘était pas la moindre traîtrise de celui qui promettait l’immortalité que de disparaître ainsi discrètement, s’effaçant progressivement de la conscience, jusqu‘à ce qu’il n’en reste plus rien. On se rendit à l‘évidence : Dieu était mort de sa belle mort. Il fallait passer à autre chose. On vendit ses maisons, on dispersa ses biens. On voudrait tant que les morts restent parmi nous, mais chaque fois, la vie continue.

Irréductibilité du temps qui passe.

Désormais, il est de bon ton de se moquer des petits vieux qui vont encore à l‘église ou de s’amuser de ce que quelqu’un se souvienne pourquoi les cloches sonnent à midi ou six heures. On marque un nette césure dans la mesure de l’histoire : l’obscurité intellectuelle se termine en 1960. Avant, c‘était le pouvoir du clergé. Après, la lumière, la modernité, le progrès. On se flatte de ne croire à rien, de s‘être émancipé de toute forme de contrôle spirituel, on se passe la main sur la bedaine repue de l’autosatisfaction d’avoir réussi dans la vie.

Pourtant, ce n’est pas sans étonnement que l’on constate que ce difficile passage de l’humanité, ou plutôt une partie d’icelle, vers une prétendue émancipation morale et spirituelle, bref, son chemin vers la liberté, s’est faite sans aucun des bénéfices escomptés. Pour le dire autrement : le progrès, en termes de liberté, est nul. En effet, nos contemporains, pour peu qu’on les regarde vivre deux instants, se comportent à tout points de vue comme si Dieu était toujours parmi nous. La débilité de leur mode de vie est confondante. Ils consomment impulsivement comme si l’accumulation allait faire du Sens. Ils s’enchaînent à leur travail comme s’il y avait une vie après la mort et que leurs souffrances allaient être rachetées et même récompensées. Ils font preuve d’un égoïsme sans faille, exploitant leurs semblables avec la dernière énergie, par marchandises interposées, comme s’ils étaient les élus. La vanité ne les rebute pas : un homme ne s’est-il pas fait crucifié pour prendre le malheur du monde sur ses épaules? Ils se promènent ainsi dans ce monde comme dans un paradis réalisé, sans contestation, innocemment, et même joyeusement. La vie est belle.

Manifestement, le deuil ne s’est pas fait.

Notre contemporain a déplacé son besoin de sens dans les marchandises et dans la nature ritualisée du spectacle. Les tatas qui se vantent de ne croire en rien sont les adeptes les plus décidés des gadgets de la publicité. Leur discours est navrant, leur assurance agressante. Il faut dès maintenant promouvoir le polyathéisme et décimer les déités contemporaines. Il faut pousser le besoin de croire jusque dans ses ultimes retranchements, jusqu‘à ce qu’il n’y ait plus de point de fuite.

Il ne faut pas croire.

Il ne faut pas croire ce que vous entendez. Il ne faut pas croire vos collègues de travail. Ni le quidam de la rue. Il ne faut pas croire à Denise Bombardier. Grosse salope.

Il ne faut pas croire au Canada, au Québec, au nationalisme, aux idées d’une nation qui, dans le meilleur des cas, n’est qu’un consortium de trafiquants de fourrures et de peaux et, dans le pire, une association de psychopathes et de têtes creuses et vides.

Il ne faut pas croire aux journaux. Trop mauvais. Il ne faut pas croire aux radios. Trop démago. Même leur musique est démagogique, c’est dire. Il ne faut pas croire à la télé. La télé-réalité est d’une excellente valeur éducative, malgré ce qu’on en dit. Nous savons maintenant qu‘à travers la shit box, tout est fictif, même les nouvelles, même les animateurs.

Il ne faut pas croire les éditorialistes. Il ne faut pas croire les intellectuels, surtout à la télé : tautologie dangereuse! Il ne faut pas croire Serge Bouchard, ni aux autres « penseurs » de son engeance. Ce n’est pas tout de mordre la main qui nous nourrit, encore faut-il avoir des dents, et ne pas gaspiller sa force d’avoir faim dans la stupide habitude de manger.

Il ne faut pas croire à la propriété intellectuelle. D’ailleurs il ne faut pas croire à la propriété. Il ne faut pas croire aux automobiles, aux autoroutes, à l’industrie culturelle. Il ne faut pas croire aux libéraux. Nous somme prêts, qu’ils disaient. Nous aussi. À tout.

Il ne faut pas croire aux buildings. La ville n’est pas telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait être. Aucun respect n’est dû aux laideurs contemporaines, banques, Mcdo et hôtels. Gravelle essence chiffon bouteille : ayez votre mot à dire!

Il ne faut pas croire au tourisme. Il ne faut pas croire à la création d’emploi. Précarité, salaire minimum, travail saisonnier, malheur. Il ne faut pas croire que la dette d‘État est un problème de société. Il ne faut pas croire aux problèmes de société sinon celui-ci : vous n‘êtes pas libres. Aucun Stephan Bureau, aucun Inconvénient, aucun faux problème ne saurait occulter ce fait.

Il ne faut pas croire à vos rôle. Vous n‘êtes pas un consommateur qui traite rationnellement avec une compagnie plus ou moins abstraite. Tout est réel. Ménagez le caissier de la station-service, respectez-le : un hold-up, ça s’inverse. Pareil pour la fille du restaurant, du dépanneur, de la librairie. Méfiez-vous. Il ne faut pas les croire quand ils sourient. C’est peut-être une tactique.

Il ne faut pas croire que l‘école émancipe. C’est au mieux, aux niveaux inférieurs, une bonne garderie, au pire, aux supérieurs, un instrument de reproduction des élites. All in all, il s’agit du répartiteur efficace de la division du travail, et d’un moule nécessaire aux éléments qui risqueraient de devenir indépendants, dans tous les sens du terme.

De part et d’autres, on nous « encourage » (« c’est pour vous encourager »...), en nous priant du même souffle de bien vouloir renoncer à notre nihilisme. On veut bien renoncer à notre nihilisme. Mais pas avant que tout le monde soit passé par là.

Amateurs de Sens, de Beauté, critiques distants, producteurs de contenu, votre sécurité ontologique trahit chacun de vos gestes.