La Conspiration dépressionniste

 

Entrevue exclusive avec Denise Bombardier, moraliste

15 Déc 2004


C’est avec joie que La Conspiration Dépressionniste, un journal culturel, intéressant, orienté mais discutable, devenu la bible de la gauche tiers-mondiste, tendance chic, caviar, blancs honteux ou les trois en même temps, qui est une recommandation de lecture obligatoire pour être «objectif », selon les dires mêmes de notre protagoniste, publie aujourd’hui une entrevue réalisée avec la très célèbre auteure à succès Denise Bombardier. Cette entrevue a été réalisée à Beyrouth au Salon international du livre francophone, à l’automne 2003. Parcourir 10 000 km n’est jamais trop quand il s’agit de côtoyer la vérité dans son essence.



Bonjour Mme Bombardier. Premièrement, merci d’avoir bien voulu céder à La Conspiration Dépressionniste une parcelle de votre précieux temps et de bien vouloir répondre à nos questions.

Donner du temps est une attitude séditieuse de nos jours alors que l’immédiateté précède quasiment le désir.



Mme Bombardier, on vous connaît principalement comme l’ancienne amante de Lucien Bouchard mais, hormis cette réalisation, vous avez fait autre chose. Vous êtes aussi chroniqueuse dans le quotidien Le Foutoir, animatrice de télé, écrivaine, féministe et philosophe je crois ?

L’histoire nous a enseigné que les grandes réalisations humaines ont toujours été le fait de personnalités hors du commun, à la psychologie particulière, pour ne pas dire pathologique. Sans une tendance à la mégalomanie, l’homme n’aurait construit ni monuments, ni cathédrales, n’aurait pas harnaché de rivières pour ériger de barrages, ni fait voler d’aéronefs. D’ailleurs, les divas d’aujourd’hui – qui par ailleurs soulèvent les passions, l’émotion et nous amènent à nous dépasser individuellement et collectivement – sont de moins en moins tolérées. De même, les personnages qui incarnent l’autorité des pays, en l’occurrence ceux qui nous gouvernent, doivent jouer la carte du copain-copain. Fini l’époque où les personnalités flamboyantes, talentueuses, charismatiques, à l’ego surdimensionné, pouvaient se déployer en bousculant les uns, semonçant les autres, pour en arriver à leurs fins, en général remarquables. Le phénomène semble donc occidental et serait une des conséquences, périphérique dirions-nous, de la démocratisation. Car qu’est-ce que la démocratie, sinon l’égalité de tous ?



Bien sûr. Si vous voulez bien, nous allons nous en tenir à notre entrevue. On vient tout juste de faire paraître un livre sur vous dans lequel vous figurez comme le symbole du discernement moral au Québec. Est-ce vous attribuer une trop grande importance?

 

Non ! Il n’y a rien de plus dynamique, de plus stimulant intellectuellement et de plus chaleureux que mon livre! La vie que j’ai vécue favorise une sagesse, qui pourrait se définir comme l’heureux mélange d’une indignation morale face à la bêtise meurtrière de l’homme et d’une infinie compréhension devant la faiblesse humaine. Ceux qui haussent les épaules comme pour banaliser le phénomène, comme si leur vie allait échapper à cette révolution, devraient s’interroger. Qui peut se vanter de se soustraire à tout engagement social, qui peut prétendre échapper à la reconnaissance de ses pairs, qui peut vivre sans structures symboliques ?



Croyez-vous que la société s’est engagée dans une mauvaise voie? Parlez-nous dans ce cas de vos principes de moralité.


Une société est civilisée lorsqu’elle civilise ceux qui ne le sont pas. La vie quotidienne, en particulier dans une grande ville, est un équilibre fragile, susceptible d’être mis en danger par des perturbateurs de tout genre. La politesse demeure la façon la plus agréable et la plus civilisée de communiquer entre nous. Et à cet égard, quoi qu’on en dise, le tutoiement systématisé est une brutalité supplémentaire car il donne plus facilement prise à la grossièreté et à la vulgarité. Gageons que les gens qui s’excusent lorsqu’ils bousculent involontairement, qui disent bonjour en entrant dans une boutique, merci quand on leur rend service et qui sourient aux uns et aux autres, ces gens, sont moins susceptibles de détériorer l’ameublement urbain et d’agresser verbalement leurs contemporains. Finalement, les formules de politesse n’ont plus tout à fait le même sens depuis le 11 septembre 2001.



Justement, d’aucuns vous considèrent comme une bourgeoise épaisse et colonisée qui tente de camoufler l’absence de talent littéraire par une présence accrue dans les médias, où vous ânonnez le credo d’une droite conservatrice qui répugne à se revendiquer comme telle. Est-ce vrai?

On ne connaît plus l’honnêteté. «Endimanché», un très joli mot de la langue française, va bientôt devenir désuet. La tendance – le trend, pour parler comme nos amis français – est au débraillé vestimentaire. Dans le passé, le nombril, comme le sexe, se cachait en public. Cette petite cavité s’est transformée, depuis peu, sous l’effet combiné du recul des limites de la pudeur et de l’influence des définisseurs de tendances, en vitrine personnelle, en présentoir de bijoux divers. Et que dire du gel des frais de scolarité à l’université, dogme universel depuis des décennies qu’aucun politicien n’a osé remettre en question de peur de voir les étudiants dans la rue, comme s’ils ne l’étaient pas déjà avec des diplômes décernés par complaisance.



À la lecture de grands intellectuels québécois tels Guy Cloutier, JR Sansfaçon, Richard Martineau ou encore Beauzot Leclounne, dont on voit dans vos propos les influences, on en vient souvent au problème des jeunes. Croyez-vous que notre jeunesse se meurt ?

 

Les enfants d’aujourd’hui ne sont pas assez incités à faire plaisir à leurs parents en travaillant. Cet objectif n’est plus prioritaire. Or le travail est un des moteurs de la réussite, facteur d’épanouissement de la société. Cette mentalité se trouve confortée par une absence de véritable indignation de l’opinion publique. On est six millions à faire semblant de trouver normal que nos valeurs élastiques, infiniment adaptables et interchangeables, excusent notre échec collectif. La technologie dicte le choix de très nombreux jeunes, qu’on forme d’une façon si pointue qu’ils risquent de devenir dépassés aussi rapidement que la quincaillerie qu’ils utilisent devient obsolète.



Donc, sous des apparences de femme dégagée, moderne, vous semblez rejoindre les paroles de Lionel Groulx qui disait : « Jeunes gens, il faut des chefs. Nul peuple ne vit sans chefs. Notre vieille classe aristocratique de l’Ancien Régime est morte. La bourgeoisie, le clergé portent la responsabilité de notre avenir. [...] Mais un chef, c’est d’abord un homme. Soyez donc des hommes, pas des fantômes d’hommes, pas des moitiés d’hommes, qui ne sont des hommes, du reste, que la moitié de leur vie, et qui passent l’autre moitié à faire oublier qu’ils ont pu l’être. Souvenez-vous, toutefois, qu’un homme ne se fait qu’au nom d’une ascèse. La virilité ne se fait pas toute seule. »

 

Les jeunes, on ne le répétera jamais assez, ont besoin de modèles, ils souhaitent être encadrés, conseillés et rassurés. Ils ignorent ce que sont les ciboires, les calices, les tabernacles et n’ont que ces mots à la bouche! Ils les conjuguent même au passé et bien sûr à l’imparfait! Ils n’ont pas connu les cierges et les lampions, mais ils s’entourent de bougies dans des bains moussants aux vapeurs d’huiles essentielles plutôt que d’encens! Et on peut penser qu’ils aiment l’athéisme, pour couper le lien avec ceux dont ils sont les descendants, ces familles qu’ils ne connaissent qu’éclatées ou chaotiquement reconstituées! Sans culture religieuse, comment interpréter le calendrier qui régit nos vies?



En effet. Mais pensez-vous qu’une revue comme La Conspiration Dépressionniste, qui fait la promotion de la violence gratuite, du vandalisme et de l’amour anal, offre à la jeunesse un modèle différent, voire dépaysant ?

 

Dépaysant est le mot juste, car la rupture avec le pays de notre mémoire, de notre héritage sentimentalo-religieux, spirituel, voire patrimonial a été si brutale. La majorité probablement ne s’identifie pas à ceux qui parlent en leur nom et qui ont choisi la provocation comme arme idéologique. Il y a une dignité à rester silencieux. On ne joue pas avec l’identité impunément. On ne rompt pas avec nos repères historiques sans conséquences. Le film génial de Denys Arcand Les Invasions barbares nous le rappelle douloureusement. S’affirmer catholiques romains, par exemple, c’est revendiquer une appartenance à un passé qui nous a construits, heurtés certes, mais aussi qui nous a permis d’être fiers.



Est-ce à dire que nous devrions nous tourner davantage vers une approche religieuse et cesser notre tapage littéraire ?

 

Les chants et les textes d’inspiration religieuse ou spirituelle semblent davantage correspondre à ces événements chargés de sens que des chansons du hit-parade ou des discours trop lourds, d’une tristesse incontrôlée, voire d’un humour forcé qui crée le trouble dans l’assistance. Les institutions religieuses s’appuient sur des traditions millénaires. Elles possèdent le know-how, dirait-on vulgairement. Ne nous surprenons plus que les gens en quête de sens qui se sont eux-mêmes décalés de leur propre culture pour devenir des exilés culturels s’adressent à des gourous ou à des charlatans comme votre groupe.



Allons-nous trop loin dans la négation?

 

Il n’y a guère d’avenir sans mémoire. Votre haine, dont on sent qu’elle est viscérale, s’alimente davantage aux préjugés, à l’envie et au besoin impératif d’incarner aussi le mal qu’à une position critique, distancée et dissidente. Les mots ne sont jamais innocents. À trop vouloir être réaliste, sceptique ou cynique, l’on s’éloigne de la dimension romantique, du rêve et de la sentimentalité qui constituent le sel de la vie amoureuse.



Mais tout de même, ne trouvez-vous pas pitoyable le monde tel qu’il est ?

Votre dramatisation générale de la quotidienneté, votre exagération du sens des choses par le choix des mots, banalisent, c’est inévitable, la réalité lorsqu’elles ne la pervertissent pas. Le progrès social ne réside pas dans la négation incarnée par les institutions et l’organisation sociale mais plutôt dans l’acceptation de ces dernières. L’hyperbolisme, comme vous le pratiquez, est une fuite en avant par ceux qui ne contrôlent pas la parole ou qui manquent de mots.



Je pense franchement que vous exagérez, Mme Bombardier!

Dans une société marquée par les groupes d’intérêts économiques, qu’est-ce que ça donne de protester? Réussir, c’est écraser l’autre, c’est diminuer l’entourage, c’est vouloir démontrer aux autres qu’ils sont ignorants, bref, moraliser le désir légitime et grisant ! Par définition, les victimes n’ont pas d’avenir.



Justement, à la lecture de vos chroniques, on remarque que vous procédez souvent à des généralités aussi peu subtiles qu’un spread d’actrice porno. Est-ce à dire que vous tombez vous aussi dans la grossièreté intellectuelle, les raccourcis faciles et les chemins rassurants ?

Dans les ex-pays communistes, on a déboulonné les statues de Marx et de Lénine, les islamistes ont détruit les bouddhas et nous, depuis des décennies, nous sommes employés à dévaloriser l’image de l’homme, du père en particulier. Quant au mariage, rien d’étonnant à ce que des catholiques, appelons-les sociologiques, préfèrent qu’il se déroule à l’église plutôt que dans des bureaux administratifs. L’adhésion à la religion institutionnelle prend valeur de symbole. Je suis ce que «je me souviens» d’avoir été et je refuse de brader la moitié de ce qui me définit! Le phénomène semble donc occidental et serait une des conséquences, périphérique dirions-nous, de la démocratisation.



Hum…J’avoue ne pas très bien comprendre où vous voulez en venir. Est-ce à dire que vous parlez pour ne rien dire ?

Sous l’influence des médias sans doute, on parle couramment comme les manchettes des bulletins de nouvelles, les personnages de téléroman et les animateurs excités et «punchés». Parler pour ne rien dire est révélateur d’un flottement de l’esprit lorsque cela ne sert pas d’écran derrière lequel se cache le locuteur.



En terminant Mme Bombardier, avez-vous quelques conseils utiles à donner à la belle jeunesse qui compose entièrement le lectorat de La Conspiration Dépressionniste?

Oui! Le respect des maîtres parce qu’ils savent davantage et détiennent de ce fait une autorité! L’amour de la langue bien parlée et écrite sans faute! Que cela plaise ou non à ceux qui croient à la bonté ineffable de l’homme, sans contrainte morale, sans une certaine dose de répression sociale exprimée par les institutions démocratiques, tous les abus sont permis. Ceux qui nous gouvernent, nous gèrent et nous influencent. Voilà.



Mme Bombardier vient de faire paraître un EXCELLENT livre sur ses vertus face au jugement moral. Il est disponible dans toutes les librairies du groupe Archambault (qui n’est pas né pour un petit pain) au bonprixrenaultbray de 25$ canadien. Un excellent guide pour juger avec moralité les jugements moraux.