La Conspiration dépressionniste

 

Désilluminations - Une visite chez Wal-Mart

26 Jui 2003


Je suis allé chez Wal-Mart.

Ça vous est probablement déjà arrivé, et je ne jugerai pas de votre personne. Mais si je tiens à le clamer sur un ton à mi-chemin entre la confession et la bravade, c’est que, dans le petit milieu d’artistes et de radicaux dans lequel j’évolue, et qui se targue de n’obéir à aucune convention sociale ou morale, certains comportements demeurent sévèrement proscrits, notamment : posséder une voiture, vivre en banlieue ou visiter des centres d’achats. Conséquemment, veuillez croire que prendre une automobile pour aller consommer en périphérie de Beauport relève de la pornographie intégrale.

Pour les révolutionnaires ayant eu recours à la cryogénie après Mai 68 en attendant qu’on trouve un remède à la mort capitaliste, et qui n’auraient jamais entendu parler de la chose, Wal-Mart est une chaîne de magasins, tendance totalitaire. Au milieu de 1999, la chaîne possédait 2435 magasins, dont 565 étaient des « supercentres » dans lesquels on trouvaient également des salons de coiffures et des banques. Le magasin moyen mesure 10 kilomètres carrés, sans compter le stationnement. Celui dont je parle contient un McDonald, car ce n’est pas tout de bien obéir, il faut aussi bien se nourrir.



Zoom in : dedans



À l’approche, on est envahi d’un sentiment de bizarre anti-carnavalesque. Les magasins sont posés là comme l’énorme champignon lunaire sur l’Île mystérieuse de Tintin. Aucune nécessité ne semble les motiver. Les lignes sont parfaites et les couleurs criardes, un peu comme si les esthétiques totalitaires du siècle dernier s’étaient refait une beauté chez Walt Disney. Les employés sont tous vêtus d’un brassard bleu où l’on peut lire « notre équipe fait la différence » ou « des bas prix tous les jours » ou une autre perle de la prose marchande. Un employé salue les clients à l’entrée et la sortie, quitte à les agresser, la plupart étant plongés dans une sorte d’hébétude, dernier reste de réflexe humain.

Dans l’allée principale, on trouve dans l’ordre : du Tide en format gigantesque, du papier de toilette, des tablettes de chocolat à carier les dents de l’occident entier, des imprimantes, des livres (!), des mauvais disques, après je ne sais plus, j’ai bifurqué. La personne en charge de la disposition ne manque certainement pas d’humour. À l’est, c’est le linge fabriqué par les enfants asiatiques à 10 cents de l’heure. Je n’y suis donc pas allé. La moitié ouest est consacrée aux autres marchandises. Les consommateurs heureux diront qu’on trouve de tout. Il n’y a pourtant rien de réjouissant à passer d’un étalage de meubles au jardinage aux fournitures de bureau au comptoir des viandes : diable, ils ont même une épicerie??? Mais qui est le taré qui va s’acheter des produits périssables dans un entrepôt en retrait de toute civilisation? Michel Houellebecq m’est soudainement apparu comme un homme lucide et sympathique, plein d’entrain.

Il est presque banal de remarquer que tant de produits vendus à pareille échelle tend à uniformiser radicalement le mode de vie. S’en émouvoir est presque déplacé : les dirigeants de la chaîne s’en vantent ouvertement. Selon son directeur, « notre client type est une mère au travail, mariée » qu’il ne faut surtout pas effrayer. La chaîne choisi donc soigneusement les produits qu’elle met sur les tablettes. Ainsi, à l’époque, c’est sans remords que Wal-Mart a refusé de tenir In Utero de Nirvana, son porte-parole assurant que « des artistes de la musique country comme Vince Gill ou Garth Brooks feront de bien meilleures ventes chez Wal-Mart que Nirvana ». Il va sans dire que si des revues, même des magazines féminins inoffensifs traitant de sexualité, sont considérées comme pornographiques, des vêtements faits par des enfants exploités aux Philippines portant la griffe d’une animatrice télé (Martha Stewart, Katty Lee Gifford) ne posent aucun problème.

Au-delà des produits de l’industrie culturelle, c’est toute la marchandise qui est clonée. Et cette marchandise, elle est un peu beaucoup le mode de vie. Mobilier de bureau, vêtement, lecture, musique, jardinage, équipement sportif, alimentation…



Zoom out : situation géographique



Au nord de Québec, on trouve Charlesbourg, et à l’est, Beauport. Et au nord-est, entre Charlesbourg et Beauport, il n’y a rien : des champs, des vaches et des montagnes ferment ce paysage formant un cadran de 90 degrés. Enfin, c’était avant un nouveau développement commercial calqué sur le modèle des parcs industriels. On trouve maintenant dans ce territoire un gros criss de cinéma, un gros criss de Canadian Tire, un gros criss de Burger King et un Wal-Mart, gros comme un Wal-Mart.

La banlieue, telle qu’elle s’est développée, ne fut jamais une cité autonome. Il suffit de voir leurs journaux de quartier prétendre le contraire avec véhémence pour s’en convaincre. Les banlieues se définissent par rapport au centre-ville, là où est le travail. C’est pourquoi, à Québec, on a saccagé les berges du Saint-Laurent, le quartier chinois et le Faubourg Saint-Jean Baptiste pour y construire des autoroutes. Le travailleur, dans son automobile, va à la ville le matin et retourne se coucher le soir. Le rapport de la banlieue au centre-ville est donc strictement en ligne droite : le boulevard Henri-Bourrassa mène à Charlesbourg, et Dufferin-Montmorency à Beauport. Les communications routières entre les deux cités-dortoirs sont à peu près nulles, parce que futiles : personne n’a besoin de se déplacer de Beauport à Charlesbourg et inversement, sinon pour visiter famille et amis. C’est ainsi que les vaches ont maintenu leur empire au nord-est de Québec.

Cette forme d’urbanisme est assez typique de celui qui s’est répandu en Amérique du Nord après la deuxième guerre mondiale. Quand toute une société s’est restructurée, moralement, socialement et économiquement, autour de l’économie de consommation, à une époque où les deux produits vedettes étaient… les voitures et les bungalows. Il est quelque peu déroutant de voir aujourd’hui, maintenant que les logements se font rares, que des quartiers complets furent autrefois détruits pour construire des autoroutes qui mènent à des cités-dortoirs. Quoiqu’il en soit, le mouvement s’achève alors que la marchandise rejoint ses consommateurs et s’installe en banlieue de la banlieue.



La dialectique de l’histoire : aspects philosophiques agrémentés d’un exemple



Il est toujours difficile de discuter de l’aliénation en face d’un contradicteur qui sait argumenter : comment établir sans aucun doute qu’au delà d’une certaine limite, une part de liberté est perdue? Où est cette limite? La madame typique dont parle le directeur, cette mère de famille mariée, au travail, et chrétienne tant qu’à y être, elle n’existe que dans des études de marché. Un bon sociologue post-moderne vous expliquera que chacun compose à sa manière avec la réalité, que personne n’adhère au discours publicitaire sans opposer une forme de résistance et qu’on ne peut déclarer une population unanimement aliénée parce qu’elle adopte un mode de vie qu’on se refuse à soi-même. Et pourtant…

Pourtant, on sait d’instinct en entrant chez Wal-Mart que quelque chose s’est passé, qu’on est de l’autre côté. Impossible d’établir sur-le-champ le catalogue des insanités qu’il faut cautionner pour que ça soit possible, mais on le sent confusément. Nous sommes donc rendus là…

Wal-Mart nous renvoie à notre petitesse. Dans une société qui met à niveau égal la liberté de parole et la liberté de commerce, jouer l’une contre l’autre ne peut être qu’un exercice rhétorique. Ainsi, la revue Adbusters anime depuis onze ans maintenant le Buy Nothing Day, la journée sans achats. Le principe est simple : le dernier vendredi de novembre, chaque participant s’engage à ne rien acheter. La date choisie tombe, pour une raison qui m’échappe, sur la plus grande journée de consommation aux États-Unis, l’après Thanksgiving. L’exercice est d’une redoutable efficacité pour illustrer comment les relations marchandes structurent notre vie quotidienne. Lors de la dernière édition, des activistes de partout en Occident se sont déguisés en cochons dans les centres d’achats, ont coupés des cartes en crédit en public, ont fait du théâtre de rue, ont placardés des affiches et distribués des tracts exhortant à ne rien acheter. On a pu entendre des anti-pubs sur les ondes des radios communautaires et, moyennant un effort considérable, la Media Foundation a finalement réussi à passer sur les ondes de CNN une pub où un cochon appelait au boycott de toute marchandise. Des articles en rendirent compte dans des journaux comme le Guardian en Angleterre où la revue Wired aux États-Unis. Kalle Lasn, directeur d’Adbusters, espérait la participation de plus d’un million de personnes dans 55 pays.

La journée eut lieu le 29 novembre 2002. Dans l’ignorance la plus complète de ce qui se tramait, Wal-Mart annonçait le lendemain avoir battu son record historique de vente: 1,43 milliards de dollars de marchandises. Le jour du Buy Nothing Day. La compagnie s’en réjouissait, annonçant du même souffle qu’elle s’attendait à un médiocre temps des fêtes vu la menace de guerre en Irak.



La dilectique de l’histoire 2: aspects esthétiques



Dans un bon mouvement dialectique, les lignes qui précèdent seraient ce qu’on appelle la suppression, et son mouvement parent, le relèvement, devrait suivre. Ainsi fonctionnaient les sermons religieux d’autrefois comme ceux de Bossuet : d’abord une complainte sur la pourriture des temps, sa vacuité spirituelle puis, après avoir instillé une forme de désespoir chez l’auditeur, une promesse de rédemption dans la foi.

 

Oubliez ça. Ni relèvement ni rédemption.

 

Wal-Mart est la fin de l’histoire.

 

Plus particulièrement, son anti-esthétisme est la fin objective de l’histoire de l’art – l’art qui fut la plus belle promesse de ce XXe siècle qu’on voulut si vite oublier. Ses révolutions, ses utopies et, pire, ses tentatives de les réaliser sont rapidement passées aux poubelles de l’histoire. Mais on sentait confusément que quelque part subsistait une part non réifiable, et cette part était celle de l’art, de la création, de ce mouvement qui avait porté sur lui l’espoir d’une nouvelle vie à travers une vision supérieure, transcendante, des possibilités humaines. Les avant-gardes les plus éclairées du siècle dernier ont recherché sans cesse comment dépasser l’art, cette marchandise spirituelle du bourgeois, en lui déniant son statut de sphère d’activité séparée. L’aspiration la plus haute fut un temps de fondre l’art dans la vie réelle. Tout un mouvement fut mené sous le mot d’ordre de la construction de situation. Un illuminé avança même que les artistes devaient inventer de nouveaux sentiments, « comparables en force à l’amour ou la haine ». Ce mouvement était une portée, une avancée…

 

… maintenant terminée. Nous avons franchi un nouveau stade. Plus rien, concrètement, n’est possible après cela. Chaque magasin est indéniablement la plus atroce des installations. Cette inesthétique, cette hideur devient un signifiant pur, elle ne renvoie qu’à elle-même. De fait, elle est indivisible. Wal-Mart est la négation du positivisme, des causes et des effets. Il est. Art de nulle part, Wal-Mart est partout. Précurseur des clones, il se multiplie dans son unicité. Peu importe qu’il ne soit pas encore à vos porte : il est notre devenir-monde. Les avant-gardes historiques ont tenté, dans leurs meilleurs moments, d’abolir la séparation entre l’œuvre et son public, entre théorie et pratique, par ce dépassement dialectique qu’est la révolution. Wal-Mart en est le négatif effectif. Mais maintenant que le « faux est sans réplique », il est peu probable que quiconque flaire la supercherie. Ou alors, dans une telle éventualité… voir plus haut.



Finale



 

Par un beau paradoxe, la non-esthétique, le vide objectif, rejoint la plénitude du mythe. Circulant dans le labyrinthe, on me raconte cette curieuse histoire : il semblerait que les Wal-Mart soient des endroits forts appréciés des campeurs américains. Pas ceux en sac à dos, il va sans dire, mais des retraités en Winnebago, qui trouvent là tous les services dont ils ont besoin. En effet, aucun produit de consommation courante ne manque ici, et la chaîne ferait même des efforts pour attirer cette clientèle : des gardiens de sécurité sont engagés pour surveiller ces maisons mobiles lorsque leurs occupants sont sortis – mais où??? – et des douches seraient aménagées pour leur commodité. Et le matin, ils peuvent prendre le petit déjeuner chez Mcdo. Le phénomène prendrait tellement d’ampleur que les propriétaires de campings classiques seraient en furie…

Camper dans des parkings. Voyager de banlieue en banlieue. Déjeuner chez McDo. Des douches dans un magasin… Je souris mais ne dit mot. J’y vois une belle légende urbaine, une fable moderne sur l’aliénation, sur le non-voyage et la fin de l’altérité, et je m’étonne du génie populaire capable de condenser en si peu d’éléments de si grandes vérités. Je m’étonne également qu’on colporte de telles légendes, mais je me réjouis d’en apprendre une nouvelle, bien moderne.

Pas du tout. Tout est vrai. Alors que nous sortons pour se trouver dans cet immense parking, plutôt vide en cette fin d’après-midi de milieu de semaine, ils sont là, les Winnebago : là. Et là. Et là. Quatre ou cinq au total, dispersés. Pas énorme, mais la proportion, en regard des voitures, est trop élevée pour croire à une coïncidence. À l’intérieur, j’ai vainement cherché les douches, mais maintenant je crois qu’elles sont là, je crois qu’il est plausible et probablement véridique que des vacanciers se lèvent le matin, sortent de leur maison à roulettes et vont de doucher dans un magasin de dix kilomètres carrés.

Et c’est là que s’est produite l’illumination, la vraie, l’illumination négative, dans laquelle se télescopent les faits et les affects, l’histoire et l’espoir, l’éternité et la trivialité, trois cents ans de capitalisme dans l’éternité cosmique, une vision de l’industrie humaine pendant que je vacille dans un stationnement de Beauport : c’est donc ça. Ce pourquoi nous travaillons, nous étudions, nous agitons, vivons, respirons – pour de la sauce aux prunes en paquet de trois, des bureaux, des jeans, du mobilier de jardin et des burgers à des prix imbattables tous les jours.

Devant moi, le soleil se couche sur la route.

 

Des voitures filent à l’horizon.

 

Le gros Burger King.

 

Wow, man.

 

Wow.