La Conspiration dépressionniste

 

Des artistes malades en thérapie dans votre téléviseur

14 Jul 2009


 

L’art-thérapie n’est pas encore très connu. Peu populaire auprès du vrai « vrai monde », considéré par certains comme une imposture communiste belge, il a cependant beaucoup plus d’adeptes qu’on pourrait le croire.  Il y a deux manières de comprendre l’art-thérapie : la version classique et la version ésotérique.1 D’une part, la version classique relève de la psychothérapie, appartient au domaine général de la psychologie et à celui plus technique de la médecine appliquée. Si la version ésotérique relève également de la psychothérapie, et ressemble à s’y méprendre à la version classique, elle intéresse en revanche les marchands et les vendeurs d’âmes, tous suppôts des forces obscures, dont les gérants d’artistes louches et les mésadaptés sociaux aspirants au domaine du show-business. Voyons cela de plus près.

La version classique

L’art-thérapie est principalement une forme de psychothérapie qui utilise la création artistique (dessin, peinture, collage, sculpture, etc.) pour prendre contact avec son intériorité, l’exprimer et se transformer. L’application de l’art à des fins thérapeutiques n’est ni un concept nouveau ni une pratique inventée par la prose « psychopop ». La Grèce antique, tout comme la plupart des cultures traditionnelles, considéraient que les arts avaient des effets cathartiques et thérapeutiques. Au début du XXe siècle, le psychiatre suisse Carl G. Jung avait déjà lui-même expérimenté les bienfaits de l’expression par le dessin (son premier cobaye sera Karl Von Luzer Deglise, arrière grand-père du célèbre journaliste Fabien Deglise). Pourtant, l’art-thérapie n’a fait son entrée officielle dans notre société contemporaine que vers les années 1930 (bien que par la porte d’en arrière). L’art-thérapie classique mise aujourd’hui sur l’art pour étudier des problèmes psychologiques difficiles à affronter directement. La méthode est tantôt structurée – pour traiter un problème, le thérapeute spécialisé en art dramatique demande à ses patients de jouer des rôles –, tantôt libre – le thérapeute demande à ses patients d’exprimer leurs sentiments par le chant, la peinture ou le dessin. Dans ce cadre, l’activité artistique a le mérite de placer le malade ou l’infirme au premier rang dans la stratégie thérapeutique et lui offrir par le fait même de faire le plein d’amour de soi qu’il lui faut pour surmonter les difficultés de la vie moderne. 

Les mêmes principes de bases recoupent les deux versions : tout d’abord, sans se préoccuper de la qualité ou de l’apparence de l’œuvre finale, la démarche thérapeutique consiste à aider l’artiste à laisser progressivement surgir ses images intérieures, qui peuvent être le reflet d’expériences du passé ou de rêves auxquels il aspire. Le geste créateur fait appel au corps qui se met en mouvement pour créer une œuvre concrète; particulièrement chez les sujets ayant de la difficulté à exprimer ce qu’ils ressentent par la parole, par le Logos. Les images ou les formes ainsi créées, en plus de dévoiler à la conscience certains aspects obscurs de soi, doivent générer une vision et des comportements nouveaux (provenant de l’intériorisation du surmoi) qui contribueront à guérir le marginal de ses vilains défauts. Cet aspect est très important pour comprendre la guérison : la causalité est le principe sur lequel se fonde la science et c’est ce que cherche à vérifier la psychothérapie dans sa pratique. Dans le cas de la version ésotérique, les vilains défauts sont considérés comme la cause première de l’exclusion sociale de tout individu. Un chanteur pas bon, timide, peu travaillant ou non-inspiré pourrait enfin trouver, grâce à l’art-thérapie, la solution à l’atteinte de ses rêves. Par les voies de l’affirmation de soi, d’une part, et de l’intériorisation des modes d’être communément acceptés (surmoi), d’autre part, l’individu malade deviendra en peu de temps un artiste populaire.  

La version ésotérique

La version ésotérique de l’art-thérapie n’est qu’une utilisation particulière, suivant une interprétation « twistée » de la version classique. On ne sait pas d’où provient cette tradition de type alchimique, ni qui en est le créateur, mais on peut identifier facilement ses pratiquants par l’attitude et la gestuelle qu’ils emploient pendant leur cure. Il s’agit du fameux « twist » herméneutique, la posture reconnaissable empruntée par celui qui cherche à guérir par voie ésotérique. Certains ont fait remonter son origine au célèbre déhanchement d’Elvis Presley, d’autres jusqu’à Robert Johnson qui aurait vendu son âme au diable en cours de thérapie, mais aucun spécialiste n’ose se prononcer définitivement sur la question.

Si l’activité artistique de la psychothérapie classique s’effectue en privé, à la maison ou dans le cabinet, seul ou avec un thérapeute, son application ésotérique se différencie quant à elle par le fait qu’elle implique un public. L’art-thérapie classique ne concerne que le médecin et le patient tandis que la version ésotérique comprend un ou des rites de passage devant les autres membres de la société. À vrai dire, la qualité de la thérapie par l’art version « éso » est le facteur le plus influent pour un artiste aspirant au monde du spectacle. Il s’agit du passage obligé de tout individu qui pratique un art et qui aspire à en faire carrière. Pour passer le rite du monde de l’art et se tailler une place dans le milieu culturel contemporain, le détour conscient ou inconscient par l’art-thérapie est incontournablement indétournable. Étonnamment, la face cachée de la lune artistique québécoise se dévoile à celui qui accepte de voir le rôle essentiel et secret que joue l’art-thérapie pour l’évolution psychologique de nos futurs artistes. Pourquoi autant de personnes influentes dans le milieu culturel québécois cachent-elles les raisons profondes qui ont fait leur réussite? À cette question l’on peut répondre qu’ils n’en ont simplement pas conscience. Le long parcours de l’art-thérapie mène assurément au succès public. Celui qui parcourt ardemment le long chemin de l’art-thérapie intériorise chacune des étapes qui l’amènent à passer par là où les grands se retrouvent entre eux. 

On dit que Rimbaud n’est jamais allé en Algérie vendre des canons, mais qu’il s’est dévoué à l’art-thérapie. On dit également que René Angélil a appris les rudiments ésotériques de l’art-thérapie au Collège Grasset avec les Clercs de Saint-Viateur à Outremont et l’a mise en pratique avec le groupe Les Baronnets. Après la dissolution de ce groupe, Angélil devint l’un des gourous-impresarios les plus en vogue. Au Québec, l’Académie d’art thérapie la plus importante est probablement la Star, mais une branche mystérieuse, la tendance siouidurannienne, fait également pas mal parler d’elle chez les jeunes filles qui fréquentent les lieux d’art actuel pour marginaux en voie de guérison. 

Selon le groupe Folie-slash-Culture, experts en art-thérapie seconde version, le thérapeute vise à établir une communication par juxtaposition d’artistes réputés et de fous sans réputation, par la combinaison de textes, d’images, de chants, d’effets multimédia et du grand public, où personne dans le processus n’est stigmatisé. Le public est appelé à accepter l’artiste qui doit apprendre les gestes du rituel qui consiste dans le fait que ce même artiste  fusionne émotivement avec foule. Le traitement commun appliqué aux individus permet de construire une expression personnelle propre et « différente » qui pourra servir ultérieurement aux uns (comme aux autres) pour se trouver une place bien à eux dans le show-business. Il s’agit de s’habituer aux postures, aux attitudes, aux gestes du consensus du monde du spectacle artistique. Avec leur toute dernière publication, le DSM-V+, l’intention de Folie-slash-Culture est d’offrir une vitrine aux « participants [qui] vont chacun à leur manière interroger les pratiques actuelles dans l’art et dans la folie, proposer des maladies oubliées, réfléchir sur les enjeux évidents et les dessous moins évidents de l’emprise de la médecine et des pharmaceutiques sur nos vies et nos porte-monnaie ». Folie-slash-Culture va même jusqu’à venir en aide aux victimes des sans-abri artistiques en proposant aux artistes prétentieux et malades des projets thérapeutiques.

Peuplés d’ayants eu des difficultés de comportement et d’ayants eu des problèmes dans leur développement cognitif, le monde de la culture est celui des tarés parvenus. Des noms connus par tous, des visages hyper-médiatisés, des sourires convaincants et de l’exposure à en faire rêver : il faudra désormais y voir là, la clientèle de l’art-thérapeutique. Wilfred, Pamela, Mitsou, Marjo, Mariemay, Corneille et tous ces artistes qui ne se nomment que par un prénom, Cregory Charles, Marianne Moffate, Vincent Vallière, Tricot Tachine et tous ces artistes à deux noms commençants par la même lettre, et les autres dont on connaît tous le nom, mais pas la musique, sont tous de pauvres types provenant de la  « success story » de l’art-thérapie version ésotérique… mais on ne peut s’attendre des artistes qu’ils avouent publiquement suivre ou avoir suivi une si importante thérapie, cela briserait le charme de leur talent et pourrait enfreindre la nature implicite du travail de guérison. On ne peut à la fois être travaillé inconsciemment par les chemins de transformation de soi dans le monde de la communication de masse et être totalement conscient de toute l’ampleur qu’opère sur soi cette obscure influence. Le secret était pourtant accessible à tous, le paysage médiatique est composé d’un nombre épatant d’exclus sociaux qui sont passés du statut d’énergumènes incapables à celui d’artistes réputés prompts à communiquer au public toujours plus grand les méandres de leur surmoi émotif.  Vous y songerez lorsque vous verrez à la télévision ou sur une scène un artiste se déhancher et s’émouvoir d’une manière sketchée, apprise et étrange…oui d’une si obscure manière qu’il vous faudra admettre la présence tentaculaire de la pieuvre ésotérique de l’art-thérapie.