La Conspiration dépressionniste

 

Villes

12 Mar 2005


Toutes [les villes américaines] sont travaillées par le désir fou d‘être une ville américaine. Les petites villes ressemblent carrément à des trous à rats avec les même magasins, les mêmes banques, la même demi-douzaine de McDonald’s et autres restaurants bon marché, les mêmes policiers à têtes de lard qui ne s’excitent que le samedi soir, le même journal corrompu et les mêmes adolescents tarés.

Dany Lafrerrière, Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?



Les petites et moyennes villes d’Amérique ont un air de famille, peu importe où l’on se trouve. Il peut s’agir de laideur (celle-ci crève souvent les yeux), mais plus généralement de la répétition banale des mêmes abords, commerces et bâtiments, de mêmes modes de vie, de cette désorganisation de l’espace et de l’architecture [...]. Les petites villes de province, en Europe, peuvent être éminemment conservatrices et parfois mesquines, mais l’histoire le leur a le plus souvent donné une personnalité, un charme. Les petites villes d’Amérique semblent ouvertes à tous les vents, leur caractère improvisé et composite ne traduit aucunement une originalité bariolée et créative, mais une plutôt une précarité générale de la culture et de l’habitation de l’espace dans le Nouveau Monde. Qu’elles abritent souvent des communautés courageuses, que des individus ou des groupes y résistent à la culture des centres commerciaux et des « arénas » sportifs, [...] cela ne change guère cette donnée fondamentale qui fait des petites villes d’Amérique des lieux amochés, assez informes et le plus souvent mal aimés, en même temps que des objets littéraires hautement improbables.

Pierre Nepveu, « Le complexe de Kalamazoo », dans Intérieurs du Nouveau Monde, p 265-266



Comment se fait-il que, dans le Nouveau Monde en général et dans l’Alberta en particulier, nous soyons si fermés à cet aspect esthétique de la vie? que l’on ne se soucie plus de transmettre aux générations futures de la beauté? que l’on estime normal de mettre devant les yeux de nos enfants un enchaînement chaotique de restaurants fast-food, de stations-services, de bâtisses disgracieuses et de centres commerciaux? Comment faisons-nous pour croire que cette hideur ne déteindra pas sur nous?

Nancy Huston, Pour un patriotisme de l’ambiguïté. Notes autour d’un voyage aux sources, p.14-15