La Conspiration dépressionniste

Un québec analphabète d’ici 2013

5 Oct 2016



D’ici quelques années, une proposition avancée par l’Académie française devrait permettre le remplacement du mot « analphabète », à peine compris de la population, par « québécois », un mot plus gai qui peut s’écrire avec un K au début et un autre vers la fin. Il ne s’agirait en rien d’une marque de chauvinisme d’une bande de vieux pédés cul-terreux, mais plutôt d’une réaction à l’inévitable retour historique qui se déroule en ces temps au Québec - nous nous analphabétisons à un rythme exponentiel. Le dépressionnisme en sa plus pure forme, c’est-à-dire la multiplication métaphorique du fait d’être con par le fait d’être plate, atteindra son apogée en 2013, année où le Québec presque entier deviendra illettré.


Un souci d’efficacité devrait bientôt nous mener à remplacer la plus de vingtaine de lettres de l’alphabet pour 10chiffres, un signe de pourcentage et un signe de dollar. Ces symboles seront les seuls qu’on enseignera encore, puisqu’il est somme toute important que la population puisse encore utiliser le téléphone pour voter à Star Académie, comparer le coût du gaz entre deux stations se faisant concurrence bien qu’elles appartiennent au même propriétaire, et de s’informer du pourcentage de rabais qu’on offre sur la laitue, comme on nous en informe hebdomadairement par l’entremise de 13 dépliants arrivant chez nous comme des anges annonçant l’apocalypse au jour du jugement dernier. Publisac, petite maison de distribution fondée en 1993, devrait devenir la maison d’édition principale au Québec après l’achat des presses de Transcontinental, dépassant en 1994 le lectorat combiné de toutes les maisons d’édition ayant déjà tenté de faire affaire au Québec. Par comparaison, le succès de la franchise Harry Potter au niveau provincial correspond à peine au tiers des lecteurs rimouskois de la page sept des spéciaux d’Ameublement Tanguay de l’édition du 13 juin de cette année, et à voir les rabais qu’on nous faisait à ce moment-là sur les sofas vibromassants, c’en serait quasiment défendable.


L’académie policière permet déjà à ses étudiants d’utiliser des codes d’abréviations numériques. Il y a encore un problème avec l’identification des plaques d’immatriculation, mais on remplacera bientôt sur celles- ci les lettres par des symboles comme des paires de totons et des pénis que les gens sauront identifier plus spontanément.


Québécor étudie la possibilité de s’efforcer à enseigner la langue, afin d’éviter la perte des revenus de ses périodiques centrés sur les mots. Les classes seraient données par des journalistes qui utiliseraient leurs propres articles comme matériel d’enseignement, et par des célébrités àpeinephabètes qui pourraient partager leurs connaissances de l’écrit en invitant les élèves à participer à un karaoké où la connaissance innée des paroles du répertoire des artistes Spectra et une animation de la boule qui saute par-dessus la consonne chantée pourraient servir comme matériel pédagogique.


L’Internet, contrairement à l’avis des critiques, a permis à une grande partie de la population de communiquer pour la première fois par écrit à l’aide de formes néolinguales créées par le besoin d’avoir à utiliser un clavier sans en comprendre les glyphes. Les mots, réduits à une ou deux lettres, sont les symptômes du dernier effort connu de la part d’une population intéressée à apprendre l’orthographe et la grammaire, efforts subséquemment réduits à néant par la télévision et la radio de Radio-Canada, le ministère de l’Éducation, la mairesse Boucher (qui, lorsque rejointe pour commenter cet article, nous informa que « les citoyens de Québec n’auront pas de temps pour faire de la lecture tant que chaque jeune n’aura pas son aréna ») et CHOI Radio X 98.1 FM qui chaque année, pour célébrer la journée de l’alphabétisation, place en 3e position du Décompte la chanson « Crisse ton poing dans la face du gars qui lit au bar ».


Retournant à un alphabétisme rappelant le temps de l’Égypte pré-jésus-christienne (rappelons que l’Égypte moderne célèbre un taux d’alphabétisme de 79 %, rappelant un temps dont on ne peut pas se rappeler puisqu’il n’eut jamais lieu au Québec), on devrait voir apparaître, tout en s’approchant de l’année 2013, une division sociale accentuée où seuls les avocats, les juges et les estis d’importés de France et de ses colonies (extrapolant les chiffres disponibles au moment où cet article allait sous presse, il est estimé qu’il y aura plus d’immigrants alphabètes au Québec que de pures laines capables de lire un journal de mots en 2009) seront aptes à reconnaître l’écriture et à la recréer.


En 69 ans d’histoire (1944 — 2013), le Québec aura su passer d’un taux d’analphabétisme de 99.9 % à 38.3 % en 1994 (le meilleur pire taux enregistré), à 99.9 % en 2013. Il est d’ailleurs amusant de noter que l’Union Soviétique, comptant également 69 ans d’histoire au moment de sa dissolution, n’arriva pas à faire plus que la Belle Province, si on ne compte pas une victoire contre l’Allemagne nazie, un taux d’alphabétisme de 96 % atteint en une génération, la conquête de l’espace et 61 prix Nobel. Évidemment, on ne peut pas nier que les Québécois avaient plus de fun durant les années Woodstock que les Soviétiques au même moment sous Brejnev.


Enfin, la mairesse Boucher pourra avoir ses arénas, utilisant ainsi à une bien meilleure fin les milliers de mètres carrés de propriétés foncières allouées aux bibliothèques, toutes devenues inutiles après l’instauration des Jours de la lecture célébrés en procédant à la fermeture des bibliothèques le mardi, le dimanche, le vendredi, le mercredi, le jeudi et le samedi (puisque tout le monde sait que les bibliothèques, tout comme le club Exxxcess de la rue Sainte-Catherine à Montréal, ont toujours été fermées le lundi). La province en entier pourra suivre le pas entamé par les villages du Lac Saint-Jean en réutilisant l’énergie combustible des pages de papier plutôt qu’en les recyclant en d’autres manuscrits qu’on ne lira pas plus. Les livres seront transformés en source de chaleur l’hiver et en allume-feu pour les barbecues de tailgate, comme cela deviendra requis par la loi régissant les assemblées de football du nouvellement créé pour l’occasion ministère du plaisir et de la cuisse (l’un n’impliquant malheureusement pas une paire de l’autre).
On regrettera de ne pas avoir pris plus au sérieux les avertissements de cette revue au sujet de ce désastre humanitaire prévisible, causé en grande partie par la vacuité culturelle nous ayant été léguée par les Cowboys Fringants. Peut-être que le Québec n’en serait pas là si on avait suivi à temps notre conseil de les pendre par les testicules1.


C’est ça qui nous arrive quand on se fait dire « c’est ben beau de chialer, mais toi kess tu proposes », et que les gens n’écoutent pas vraiment quand on propose de quoi.


1 La Conspiration dépressionniste, numéro 2 (page 8, 17, 23), numéro 3 (pages 12-16), numéro 4 (en entier).