La Conspiration dépressionniste

MA VIE ET MON OEUVRE Tome I: mes années de formation

17 Déc 2011


J’ai fait le Diplôme de deuxième cycle en enseignement collégial à l’université Laval. Ma professeurE de psychologie cognitive, comme ils disaient, s’appelait madame Élisabeth, et elle confondait les –ismes et les –istes. Elle aimait beaucoup nous parler de ses stratégies d’enseignement socio-constructivistes. Pour illustrer ces stratégies, elle prenait toujours le même exemple, soit le fait que les trois angles d’un triangle équivalent à 180 degrés. Un jour, je lui ai fait remarquer qu’elle était en train de former des enseignants du collégial, et non des enseignants du primaire; que je voyais mal comment je pourrais faire tenir disons la théorie de la connaissance de Kant dans ses jeux de métacognition interactive. Elle m’a répondu: « Eh bien, n’enseigne pas Kant. »

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Ma professeurE de gestion de classe, comme ils disaient, qui avait un doctorat en pédagogie, a déjà pleuré devant toute la classe en nous demandant: « Mais qu’est-ce que je vous ai fait? »

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Ma professeurE de psychologie des jeunes adultes, comme ils disaient, était une chargéE de courS très jolie, qui avait toujours des problèmes avec ses powerpoints, et elle nous enseignait des choses fascinantes, par exemple, que les jeunes adultes auxquels j’allais m’adresser se poseraient peut-être des questions sur leur orientation sessuelle (il y avait un schéma powerpoint  avec des flèches pour nous aider à comprendre les différentes combinaisons possibles entre les garçons et les filles, soit, si je me souviens bien, garçon/fille, garçon/garçon et fille/fille), ma professeurE de psychologie des jeunes adultes, qui était assez bien roulée, a commencé le premier cours en traçant la lettre “psy” au tableau, et elle nous a dit la chose suivante: « Je n’écrirai pas toujours “psychologie” au complet, parfois je vais me contenter de faire ce symbole, je crois que c’est un symbole grec. » Alors, j’ai levé la main, je lui ai expliqué ce qu’était la lettre “psy” et quelle était l’étymologie du mot “psychologie”, et j’ai conclu en disant que c’était étrange que je sois obligé de payer 192 dollars pour lui expliquer ce fait élémentaire. Ce faisant, j’ai légèrement réduit mes chances de coucher avec elle, j’en conviens, mais de toute manière au cours suivant elle avait commencé à somatiser son stress et ça la rendait vraiment moins sexy. Au cours 11, nous l’avons évaluée et au cours 12, elle a affiché les résultats sur powerpoint dans un tableau avec des colonnes graduées, ça faisait très scientifique. Les gens, tous des bacheliers au minimum, étaient dans l’ensemble fort contents de son cours, ils la trouvaient super fine. Elle n’a eu qu’une poignée de commentaires négatifs, mais l’un d’entre eux était “extrêmement négatif”, comme elle a eu l’honnêteté de le préciser.

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Ma professeurE de psychologie cognitive, dont je crois vous avoir parlé, madame Élisabeth (qui se demandait s’il fallait dire “nudiste” ou “naturiste”), affirmait souvent qu’il est impossible de se concentrer plus de vingt minutes sur un même sujet;  c’est, disait-elle, la raison pour laquelle les cours magistraux sont une grave erreur, il faut faire varier nos méthodes pour les adapter aux capacités, disait-elle, cognitives du cerveau humain. Un jour, je lui ai fait remarquer que je possédais, du temps que j’étais étudiant, la capacité à me concentrer six heures de suite sur les paroles d’érudits soporifiques assis derrière leur bureau, portant des noeuds papillons et lisant leurs notes avec un faux accent français; que je n’en perdais pas un seul mot; elle m’a répondu: « Toi, peut-être. »

Ce jour-là, j’ai compris que j’étais quelqu’un de spécial.

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Un jour où madame Élisabeth nous expliquait que désormais, il ne fallait plus dire “élèves” mais “apprenants”, parce que le mot “élève” vient d’un univers mental désuet où l’enseignant se prend pour un autre, j’ai levé la main et j’ai proposé qu’on les appelle plutôt des “associés”, comme chez Wal-Mart. Elle a trouvé ça intéressant. 

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J’ai eu comme professeuR un homme à la retraite qui travaillait quand même, qui parlait beaucoup de ses expériences et qu’on appelait “buisson ardent” parce qu’il avait deux grosses touffes de poil blanc dans les oreilles. Il disait toujours: « Dès que j’entends l’expression “transmettre des connaissances”, je saute au plafond. On ne transmet pas des connaissances: on transmet des informations. » Il semblait considérer que cette distinction était très pertinente, et j’ai le sentiment qu’il la considérait importante, aussi. Heureusement, la grève étudiante a éclaté après le troisième cours, et elle a duré deux mois. C’était le printemps, j’étais encore jeune et il était très agréable de manifester au soleil en criant « Chou Charest » et « Libérez la Palestine ». Je ne me souviens plus du reste, mais je suis toujours étonné quand j’ouvre le tiroir de mon bureau et que je vois mon diplôme en pédagogie. Je ne comprends pas comment ça a pu arriver: je ne me souviens pas d’avoir fait des examens ou remis des travaux. Je crois qu’ils ont décidé de diplômer tout le monde, parce que la grève avait rendu les choses trop compliquées.

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Buisson ardent, exaspéré par mes objections contre la réforme socio-constructiviste, entreprit un jour – c’était un lundi – de la justifier en se réclamant de la maïeutique de Socrate. Il croyait, je pense, me clouer le bec en utilisant mes propres armes. Voici en substance le discours qu’il me fit: « Je ne comprends pas pourquoi vous, les philosophes, vous vous objectez autant à la réforme. Vous devriez pourtant applaudir une méthode pédagogique qui redonne ses lettres de noblesse à la maïeutique de Socrate. En replaçant l’apprenant au centre de l’éducation, nous voulons qu’il pense par lui-même, qu’il “accouche de sa propre pensée”, au lieu de répéter comme un perroquet les lieux communs du passé. Tout comme Socrate guide un esclave dans la résolution d’un difficile problème géométrique, en le laissant découvrir par lui-même ses propres ressources cognitives, nous voulons que les apprenants apprenent à apprendre par eux-mêmes. Où est le mal là-dedans? »

Quand je lui ai répondu qu’en vertu de son propre raisonnement, j’étais autorisé à dire que le problème avec la réforme, c’est qu’elle présuppose que dans une vie antérieure nous contemplions les Idées éternelles, juchés sur des chars ailés, Buisson ardent est resté la bouche ouverte et ne m’a pas répondu.

Je ne crois pas qu’il ait compris ce que je voulais dire.

Yannick Lacroix