La Conspiration dépressionniste

Contre le Neorhino

7 Nov 2006


rhinoLe mercredi 20 septembre 2006, sous la plume de Kathleen Lévesque, Le Devoir nous apprenait l’entrée d’un nouveau parti politique sur la scène fédérale, le Neorhino. Sur le cadavre tiède du Parti Rhinocéros, quelques arrivistes tentent ainsi de réanimer un ancien projet qui avait pour vocation l’humour et la dérision. On avait compris que ce nom cachait mal le manque d’imagination d’une génération d’artistes cherchant, par tous les moyens, à se doter du capital symbolique qu’il lui faut pour pallier la vacuité de ses productions. Mais contrairement à leurs aînés, les cadets de la pensée optent pour « des vraies affaires », comme l’affirmait François Gourd au Voir ; les néo ne veulent « pas seulement se moquer du système politique, [ils veulent] aussi participer ». Incapables de comprendre le sens profond de l’ironie, ces « rebelles joyeux » l’ont troquée pour un conventionnalisme politique se réclamant de la gauche. De la sorte, non seulement vident-ils de sa substance le projet original du Parti Rhinocéros, mais ils perdent du même coup la seule chose qui pouvait les rendre intéressants.

Et parlant de gauche, quelle gauche! En entrevue au Devoir, la chef Nadia Duguay nous rappelle les vrais enjeux : « Il manque beaucoup de logique dans notre système politique. Par exemple, on parle beaucoup d’environnement, mais comment se fait-il qu’on a encore du styromousse? » Difficile d’imaginer un témoignage plus profond du vacuum dans lequel s’enfonce la gauche-festive. Cette intrusion dans le réalisme politique nouveau genre nous fait regretter l‘âge d’or d’un défunt Rhinocéros qui avait, lui, l’intelligence de ses prétentions.

On comprend très mal ce que cherche véritablement à réaliser le parti Neorhino, si ce n’est que d’être la vitrine publicitaire de personnalités en creux de carrière. Les rhinos nouvelle formule veulent à la fois maintenir le côté satirique tout en introduisant un côté « réaliste ». La direction du parti nous assure qu’il y aura deux ailes, les cohérents et les incohérents. « Ça va être une activité politique réelle plutôt que seulement un défilé de clowns qui promettent n’importe quoi », affirme Christian Vanasse, discréditant aussitôt l’aile burlesque en ajoutant que « la clownerie n’est qu’un vernis posé sur des revendications réelles, la défense de valeurs réelles ». Peut-être faudrait-il lui demander quelles sont ces « valeurs réelles » et comment il a fait pour les trouver. S’estimant dotés d’une logique qui ferait défaut à ceux dont ils prétendent se moquer, les bouffons convoitent aujourd’hui un pouvoir qu’ils s’efforçaient au départ de ridiculiser.

En somme, il s’agit de jouer pleinement le jeu de la politique représentative tout en se cachant derrière le masque d’une tradition de dérision politique dont on ne voit guère la filiation. Suffit-il d’incorporer les Zapartistes dans sa gang pour pouvoir s’en réclamer? Faute de posséder l’esprit ou la subtilité requise, l’engagement fait au nom de la dérision sombre fatalement dans l’insignifiance. À l’heure où un réalisme plat impose sa lucidité dans toutes les sphères du débat démocratique et laisse sur le pavé toute forme d’opposition réelle, que font ces artistes? Ils utilisent le même langage sclérosé que ceux auxquels ils prétendent s’opposer. Il est déplorable de constater que ceux qui voudraient se définir comme l’imagination au pouvoir soient de tels puits secs en ce qui concerne l’imaginaire.

Le « Neorhino » nous offre clairement l’image d’une génération issue du vide politique, incapable de comprendre la pensée argumentative. La distinction entre le débat et le divertissement doit être saisie, car la confusion entre les deux est le cœur du problème auquel nous sommes confrontés. Les plans de communication d’artistes branchés servent à remplacer les débats rationnels. Dans cette perspective, loin de s’opposer au système qu’ils dénoncent, les mini-weats du nouveau Rhinocéros ont plutôt tendance à le renforcer. Si la mission du « Neorhino » était la dérision politique, il serait demeuré dans le sillage de ses prédécesseurs en essayant de réactualiser cet art antique et difficile. Mais si ce que voulaient nos protagonistes était réellement de se positionner à gauche sur le spectre politique, ce n’était pas la peine de se donner tant de mal. Car enfin, tant qu’à lancer un parti qui porte à rire, qui n’a aucune chance de se faire élire et qui tire à gauche en empiétant sur les compétences provinciales, il n’y avait qu‘à se joindre au NPD.

[Lettre parue dans l‘édition du 8 novembre de Montréal Campus]