La Conspiration dépressionniste

Avant-propos

4 Jul 2008


[Ce texte constitue l’introduction du livre Québec, ville dépressionniste, paru chez Moult éditions]

Peu de villes comme Québec affichent avec autant de fierté leur patrimoine tout en ayant, un rictus à peine caché, la conscience d’un passé proche où la modernisation de la ville servait d’excuse à sa destruction. Peu de cités, comme cette Capitale-Nationale, se présentent au monde entier lustrées, polies et radieuses, alors que dans leurs souterrains s’entrecroisent l’hypocrisie, la bêtise et l’arrogance des élites municipales. Québec peut bien se targuer de paraître sous ses plus beaux atours, nous savons qu’elle pourrit du cœur. Québec est l’exemple par excellence d’une ville qui s’est développée par l’anéantissement systématique de son centre au profit de l’horreur banlieusarde.[1] D’abord, par les dommages faits au patrimoine bâti et à tout ce qui pouvait nuire à la modernisation urbaine; puis, en livrant sauvagement la ville aux promoteurs et aux nécessités expansionnistes de la voiture, elle a favorisé l’étalement urbain et ses banlieues devenues d’antipathiques laboratoires de standardisation sociale. Parallèlement, une poignée de technocrates ont livré un assaut en règle contre le centre-ville au détriment de la spontanéité créative, les comportements jugés dérangeants et les zones d’ombre, par l’évincement systématique de ses jeunes, du flânage, des itinérants, des fêtes populaires et spontanées qu’amenaient les premiers rayons de soleil aux portes Saint-Jean. On a fait disparaître la vie sociale à coups de décrets, de politique de tolérance zéro, de caméras, d’assainissement des espaces, de modification du zonage et de matraques. En livrant ce qui restait – et parfois résistait – à la voracité touristique, véritable râtelier à gens d’affaires qui en contrôlent maintenant l’esprit et les rues, la ville a enfin achevé le cycle complet de sa dévastation. À force de passer le bulldozer sur tout ce qui s’était créé naturellement, Québec est devenue dépressionniste. Et l’ennui que ressentent ses habitants vient le confirmer. La ville a dépéri ostensiblement sous sa muséification, son abandon à la spéculation grossière, son conservatisme grandissant, son esprit policier et sa dissolution dans les océans de périphéries conformistes.

À la fin du siècle dernier, Québec comptait encore une constellation de lieux vivants composant une réalité urbaine rassembleuse[2] que le phénomène d’étalement urbain n’avait pas encore altérée. On dit que le commerce a créé la ville, mais on peut dire dans le cas de Québec qu’il l’a également détruite. Malgré de nombreux changements politiques, des plans d’aménagement divers et de multiples visions de transformation, un schéma général d’aménagement urbain s’est tout de même imposé en défaveur des citoyens et au bénéfice de l’usine à béton. Dès le déracinement de l’Université Laval, on a cherché à créer un vain équilibre entre le centre-ville de Québec et le centre structurant de Sainte-Foy, mais cela s’est avéré être « au mieux une vue de l’esprit et, au pire, une purée politicienne qui entretient la médiocrité du statu quo géopolitique de l’agglomération »[3] . D’une ville à la centralité dynamique et vivante, Québec s’est vue charcutée pour devenir une ville plate ceinturée par une couronne de villes-dortoirs froides et sans âme, aujourd’hui l’épicentre indéniable des valeurs les plus régressives de la société québécoise.

Selon une poignée de résistants qui ont participé activement à plusieurs audiences publiques, les erreurs de la comédie urbaine de Québec[4] sont le résultat de la dépolitisation du citoyen et de la mesquinerie des lobbys industriels. Pour la plupart des citoyens, les questions urbaines et municipales se réduisent à l’administration des choses publiques : la ville doit être gérée comme une entreprise avec de bons administrateurs. Cette représentation populaire et dominante est non seulement contestable mais dangereuse et témoigne de la dépolitisation des citoyens vis-à-vis des questions municipales. La récente venue au monde du Messie Labeaume grâce aux tautologies soporifiques du monde médiatique le certifie : à Québec, suffit-il seulement de s’afficher comme bon gestionnaire qu’on obtient l’aval majoritaire des journalistes et du même coup les faveurs de l’opinion publique. On constate ici, comme ailleurs, à quel point le « bon sens » en matière politique correspond au langage du marché. Des dispositions d’esprit et des valeurs sciemment revendiquées ouvrent la porte aux erreurs urbaines les plus grossières. Qu’elles soient ou non rationnellement justifiées suivant les modalités ou les obligations pragmatiques et aveugles du développement économique, bon nombre de décisions ont été prises sans l’avis des résidants. C’est ainsi que la subordination constante et profonde du pouvoir local aux investisseurs et promoteurs illustre précisément cette philosophie de l’urbanisme au service d’une classe spécifique. Faut-il rappeler que le maire Lamontagne fut le président de la Chambre de commerce pendant de nombreuses années avant son passage à la mairie? Il y a une longue et interminable histoire d’amour entre le pouvoir municipal et le milieu des affaires. Tant que les citoyens ignorent les enjeux de l’espace urbain, nos élites ont intérêt à veiller au bon fonctionnement des affaires de la ville. Alors que le maire Pelletier s’opposera au projet gouvernemental de démocratisation de la vie municipale, le maire Lamontagne soutiendra qu’« une véritable opposition n’est pas nécessaire pour le progrès de la capitale »[5] . Soumise au dogme du progrès urbain et au monde des affaires, la mairie de Québec a vendu la ville à des entrepreneurs imbéciles et sans goût. Au diapason de cette conception antidémocratique du pouvoir, la volonté du maire Labeaume de réduire le nombre de conseillers municipaux n’a rien de surprenant. Il suffisait de l’entendre à La Rochelle dire que l’anniversaire de la fondation de la ville n’a rien de politique pour goûter à cette démagogie de petit entrepreneur qui est trop souvent l’apanage de la classe politique.

Il y a sans contredit une réalité perceptible, palpable, vécue phénoménologiquement, qui nous rappelle à quel point Québec s’évertue depuis plusieurs années à se tuer de l’intérieur. Ceux qui ont fréquenté assidûment le centre-ville de Québec au cours des vingt dernières années peuvent témoigner à quel point la ville s’est appauvrie en son centre de ses lieux obscurs, de ses fous du village, de sa vie nocturne où pouvaient encore se rencontrer fortuitement un homme au parapluie et une femme à coudre sur un coin de rue disséqué. Encore aujourd’hui, des criminels encensés et jamais châtiés mentent sans gêne aux citoyens en affirmant que le développement du centre-ville doit passer par d’interminables restructurations qui, bien souvent, ne font qu’évincer la vie de quartier et la vitalité des lieux.Et ils ont tellement le vent dans les voiles qu’ils peuvent aisément embrigader la population dans des fêtes prétentieuses et vides. On avait pu prévoir combien les médias, les journaux, les éditoriaux, la télévision, les reporters allaient tous nous convaincre du bien-fondé de la fête du 400e de Québec en vertu d’un plan de communication douteux. Il y a peu d’événements où l’union incestueuse entre l’industrie culturelle et le pouvoir municipal apparaît de façon aussi évidente.

Le développement moderne de la ville de Québec est à l’image d’une civilisation incapable d’échapper aux impératifs de la rentabilité et de la croissance économique; il est le portrait d’une société aveugle aux conditions de liberté, qui méprise ses populations en cumulant d’authentiques mauvais choix en matières politique et urbanistique. On aura beau ainsi répéter inlassablement à qui veut l’entendre les aberrations que constituent la relocalisation de l’Université Laval, la suppression du tramway pour un service fantôme de transport en commun, la démolition du quartier chinois pour des bretelles en béton menant à un mur ou la destruction absolue de l’accès aux berges du fleuve pour gagner 15 minutes en se rendant à la Colline parlementaire, cela n’empêchera nullement le progrès et le bon sens de perpétuer leur bêtise dans les temps présents dont nous sommes prisonniers. Combien d’années faudra-t-il encore attendre avant d’apercevoir les méfaits de la laideur objective des autoroutes, des centres d’achats, des édifices boîtes-de-béton, des matériaux cheaps et de l’homogénéité sur nos vies? L’unidimensionnalité des esprits qui s’occupent de développement économique et d’urbanisme n’a d’égal que la monstruosité de leur accomplissement.

On prédit donc, pour Québec, la continuation assurée de la même politique de destruction aveugle du patrimoine ou de sa restauration au service de l’amusement de nos contemporains. On prévoit la même logique à court terme qui sert des intérêts à courts termes. La preuve en est que l’on considère aujourd’hui le maire L’Allier comme un sauveur de l’urbanisme québécois en omettant de mentionner que c’est tout de même lui qui, en toute bonne conscience, a maté l’Îlot Fleurie[6], bulldozé le Squat Berthelot, acquiescé à la clôture des Amériques, autorisé la construction du plus hideux et dysharmonique hôtel à l’ouest de Dubaï, poivré de multiples printemps au carré d’Youville et tué une nouvelle fois la Basse-Ville en livrant Saint-Roch à l’appétit vorace des promoteurs et spéculateurs qui l’ont transformé en édifice à bureaux ouverts de 9 à 5. Dans cet ouvrage composite se côtoient moult contributions qui divergent par leurs styles et leurs procédés, mais convergent par leurs teneurs critiques. De façon générale, nous voulons montrer combien et comment la conjoncture socio-politique détermine profondément notre environnement et notre rapport à celui-ci; puis, que le mauvais goût d’un ensemble de décideurs accomplit techniquement nos pires cauchemars en matière d’urbanisme. Une thèse partagée par le collectif est que cette absence de goût contribue irrémédiablement à pourrir la configuration de notre organisation sociale et le sens de nos vies.Ce sont les manifestations urbaines et idéologiques du dédain de ces hommes-bétons pour la vie et tout ce qui compte que nous voulons raconter en ces quelques pages. À l’heure où la ville est à la fête, nous croyons qu’il est grand temps de s’atteler à la tâche qu’impose notre temps et de critiquer sans retenue les manifestations objectives, répressives et subjectivement vécues du dépressionnisme. La sourde pression provenant d’exigences esthétiques et spirituelles encore innommables à nos yeux rend cette situation inacceptable. Seuls ceux chez qui subsiste le doute sur ce qui s’impose comme allant de soi comprendront le sentiment de révolte et l’apport critique que nous livrons ici.

 


 

[1]Le dégât était à ce point déplorable qu’il a entraîné nécessairement avec lui l’avènement d’une conscience de la patrimonialisation parmi quelques groupes de citoyens récalcitrants.

[2]À la Basse-Ville, les rues Saint-Joseph (commerce) et Saint-Pierre (finance, commerce en gros); à la Haute-Ville, les rues Saint-Jean – de la Fabrique (commerce) et Saint-Louis – Grande Allée (administration, professions).

[3]Jean Cimon, Promoteurs et patrimoine urbain (Montréal: Éditions du Méridien, 1991),p. 143.

[4]Cette fameuse expression provient d’un livre essentiel sur l’urbanisme de Québec : François Hulbert, Essai de géopolitique urbaine et régionale: la comédie urbaine de Québec (Montréal: Éditions du Méridien, 1989).

[5]Propos du maire Gilles Lamontagne tenu dans L’Action du 27 novembre 1969, cité dans F. Hulbert, Essai de géopolitique urbaine et régionale: la comédie urbaine de Québec, p. 33.

[6]Né spontanément sous les impulsions de la révolte et du désir d’appropriation de la ville, des dizaines de gens venaient chaque fin de semaine y aménager un coin de verdure, de jardin ou de sculpture. Un vrai coin vert pour et fait par les citoyens. Avec l’avènement d’un grand parc, en 1998, le site a été repris de force par la ville puis relocalisé sous les piliers de l’autoroute Dufferin-Montmorency. Il agonise depuis.