La Conspiration dépressionniste

À Nicolas Dickner

25 Aoû 2008


Le dimanche 17 août avait lieu, sur les ondes de la radio d‘État, un débat entourant la sortie du livre Québec, ville dépressionniste. Réunis autour d’une table, au sommet de la tour du Centre-sud et à l’abri de la dissidence, quatre journalistes compétents se sont livrés à une appréciation critique du livre où l’ouverture et le dialogue avaient donné rendez-vous au professionnalisme et à la rigueur. Bien qu’ayant vivement apprécié la hauteur intellectuelle et la profondeur de la lecture que nous ont servie les 4 as de Vous m’en lirez tant, nous devons, en esprits chagrins que nous sommes, revenir sur ce qui a été dit en ondes.

Ils étaient quatre à tenter tant bien que mal de torpiller le livre avec une montagne de sophismes et un océan de clichés. Si l’on disculpe l’animateur frileux qui s’est fait constamment couper la parole, que l’on écarte ensuite la Geneviève St-Germain qui a très bien compris ce procédé lâche qui consiste à qualifier les gens selon une catégorie floue sans jamais expliquer la nature de cette catégorisation (4 occurrences du mot « étudiants » dans la même minute, très fort), et enfin que l’on ignore la troisième laronne, la très lumineuse Caroline Morin, qui a réussi l’exploit pâtissier de voir dans notre livre le ton de CHOI radio X, il ne reste du groupe qu’un seul participant, Nicolas Dickner, connu pour ses interventions dans le très intéressant journal Voir, qui ait dit quelque chose sur le livre… et encore. Sa lecture fut tellement bête qu’elle appela la réponse suivante :

Monsieur,

Au cours d’une émission sur les ondes de Radio-Canada, vous avez tenu des propos sur notre livre Québec, ville dépressionniste, auxquels nous nous devons de réagir. Comme il s’agit d’un ouvrage qui défend des thèses et qui argumente, un « pamphlet » comme vous dites, une critique négative se devrait d’être assez précise et motivée pour justifier sa négativité. Or ce n’est pas votre cas. Il n’y a qu’un seul commentaire que vous faites dont nous comprenions réellement le sens, c’est que notre collectif serait inégal. D’accord : nous ferons mieux la prochaine fois. Mais le reste de votre propos est de la brume londonienne parce qu’il contient trop de non-dits et de présupposés. Il y a peu d’arguments dans votre intervention, mais beaucoup d’idéologie ; et le tout possède un relent de complaisance intellectuelle que nous serions insultés d’avoir financé même s’il ne s’était pas agi de notre livre. Vous et vos petites copines avez osé faire sur les ondes publiques le procès d’un livre argumentatif à coups de sophismes et de platitudes, sans permettre aux auteurs de se défendre ; nous trouvons que c’est un manque de classe injustifiable. Que le procédé soit habituel sur les ondes de Radio-Canada ne change rien à l’affaire.

Dans le cadre d’un débat, les arguments sont conçus pour affecter telle ou telle partie, telle ou telle proportion d’une thèse. Une chose qui n’est pas claire avec les arguments vaseux qui puisent dans le réservoir des lieux communs, c’est la portée dont ils seraient dotés. Ainsi cette affirmation maintes fois répétée à l’effet que notre propos a déjà été tenu est difficile à jauger. Outre son caractère discutable, que signifie cette affirmation, vraiment? Que notre propos est impertinent? Inutile? Moins, plus que cela? Implique-t-on que cela réfuterait les propos du livre d’une manière ou d’une autre? Mais que dites-vous, exactement? Pour ceux qui ne partagent pas votre mentalité de pépère, ce n’est pas intuitivement clair.

Admettons que ce que vous vouliez dire, c’est que notre propos n’est pas pertinent, parce qu’il recycle des choses qui ont déjà été dites. Si on replace votre affirmation dans son contexte et si on se souvient du fait que vous la répétez trois ou quatre fois comme s’il s’agissait d’une vérité révélée, c’est l’hypothèse la plus vraisemblable. En supposant généreusement que vous ayez raison, nous aurions tout de même plusieurs choses à répondre. D’abord, une question : trouvez-vous que les gens ont compris le message? À l’instant même, la gentrification poursuit son oeuvre de destruction dans le « Nouvö St-Roch » ; par ailleurs, le maire Labeaume vient de dézoner l’Église Saint-Vincent-de-Paul de sorte que le promoteur immobilier puisse enfin détruire son embarrassante façade historique et construire son hôtel dépressionniste. Nous dénonçons une réalité actuellement en train de se faire, alors pouvez-vous nous expliquer en quoi le fait que notre propos ne soit pas tout à fait neuf constituerait une objection ? C’est exactement comme si nous disions : « Il faut s’opposer à la libéralisation des marchés financiers car tout marché connaît des irrégularités qui ne peuvent être éliminées que par l’État », et que vous nous répondiez que Keynes a déjà dit cela. Et alors, quelle importance? Si le phénomène que nous dénonçons était disparu, votre objection aurait eu un sens. Mais dans le cas qui nous occupe, elle est complètement creuse. Vous oubliez quelque chose d’important : on fête le 400ème de Québec en ce moment et on essaie de nous faire descendre dans la gorge son caractère merveilleux, comme si on gavait des oies.

Une fête en toc et en plastique, qui se fait dans une atmosphère d’amnésie et de schizophrénie (l’ultime représentant de la British Invasion sur les plaines d’Abraham, il faut le faire quand même), et qui est l’objet d’un consensus écrasant ; nous écrivons un livre où nous prenons le contre-pied systématique de cet événement déprimant, parce que nous aimerions que notre vie collective ait du sens. Libre à vous d’apprécier ou non l’exercice. Mais même en admettant que nous ayons tort, votre objection concernant l’originalité n’est toujours pas pertinente. Vous ne semblez pas comprendre l’intention du livre, ni même sa stratégie marketing de base, qui est pourtant décrite en quatrième de couverture. Étant donné la charge du propos du livre, la masse de données qu’il contient, la densité des thèses qu’il défend, les innombrables arguments qui les appuient, comment pouvez-vous consacrer le sixième de votre intervention à commenter péjorativement la facture du livre? C’est comme si je produisais une thèse universitaire et que les évaluateurs commentaient la couleur « caca d’oie » du duo-tang dans laquelle elle est insérée. C’est monstrueusement impertinent. En fait, c’est de ce genre de choses dont nous parlons quand nous employons le mot « dépressionnisme ».

Le pouvoir. Voilà quelque chose dont vous ne semblez pas comprendre la nature. Vous avez cette phrase surréaliste : « Les auteurs ne sont pas ouverts au dialogue ». Quelle formidable ineptie! Vraiment, cette connerie n’a pas de fond. À vous entendre, on a l’impression que la société québécoise est une belle grande table de discussion à laquelle tout le monde est convié. Mais expliquez-nous un peu comment il serait possible de dialoguer avec des bulldozers, et nous suivrons à la lettre vos conseils. Nous dénonçons précisément le fait que les grandes orientations de la ville de Québec ont été et sont décidées à huis-clos par l’élite économique de la ville, dans l’intérêt de la classe commerçante, et ce dans l’absence totale de débat et de dialogue. Un maire est allé jusqu’à dire qu’une opposition n’était pas nécessaire à Québec. Puis vous nous reprochez de ne pas être ouverts au dialogue. Vous le dites au cours d’une entreprise de démolition de notre livre sur les ondes publiques, à laquelle nous n’avons pas été conviés. Ça n’a aucun sens. Nous serons charitables : le pouvoir parle par votre bouche, mais vous ne vous en rendez pas compte.

Vous avez cet autre sophisme tonitruant (décidément, vous avez du talent) : ce que nous dénonçons n’est pas propre à Québec. Cette objection est à dormir debout. Nous : « Les Éthiopiens meurent de faim, c’est un scandale ! » Vous : « Oui, mais les Somaliens aussi ! » Ce n’est pas sérieux! Comment osez-vous être aussi soporifique sur les ondes publiques ? Eh oui, nous avons écrit un livre sur Québec, et pas sur Montréal. Mais attendez un peu son 400ème, pour voir. C’est parce que vous pensez avec des boîtes préfabriquées que vous nous situez dans la vieille querelle Canadiens/Nordiques: mais ça n’a aucun rapport. Si vous aviez fait l’effort de nous lire sérieusement, vous auriez compris que nous vomissons équitablement toutes (ou presque toutes) les villes d’Amérique du Nord. C’est à un modèle de développement que nous nous en prenons. Il s’adonne que ce modèle a été appliqué de manière particulièrement rapide, brutale et inintelligente à Québec, et que depuis un an on a le culot d’essayer de nous faire croire que cette ville est une réussite. Une voix discordante dans ce concert d’idioties est une nécessité objective. Vous trouvez que nous chantons faux ? Bravo, vous avez tout compris.

Mais vos réflexions de baby-boomer tardif ne s’arrêtent pas là. À un moment, vous vous surprenez que des gens de trente ans critiquent le passé et ne soient pas tournés vers l’avenir. Nous ne comprenons pas les conditions de possibilité de ce cliché vertigineux, surtout s’il sort de la bouche de quelqu’un qui n’est pas en perte d’autonomie. Êtes-vous sérieusement en train de nous reprocher de ne rien proposer ? On a beau se pincer, on ne rêve pas. Vous avez vraiment dit ça. Mais dans quel monde vivez-vous ? En fait, nous avons des valises pleines de «propositions» : tout ce qui manque, c’est la divinité omnipotente à qui nous pourrions les adresser. Voici ce que nous proposons: une vraie démocratie municipale ; la fin de la domination économique de l’élite québécoise; la destruction complète de la ville de Québec extra-muros et sa reconstruction ex nihilo, d’une manière compatible avec une vie sociale vraiment humaine. Que sommes-nous sensés faire ? Fonder un parti municipal, prendre le pouvoir en l’absence totale de fonds et de contacts, briser la domination de la chambre de commerce, envoyer les citoyens dans des camps de rééducation pour qu’ils commencent enfin à s’intéresser à la politique et à l’esthétique ? Non mais de quoi parlez-vous ???

Notre ton vous déplaît. C’est exactement l’épicentre de votre incompréhension. Encore une fois, vous donnez dans le baby-boomisme le plus crasse. La ouate dans laquelle vous vivez, l’avez-vous aussi dans les oreilles ? Ce ton est à l’image de la situation désespérée et désespérante qu’il dénonce. Une réalité déprimante nous est imposée avec toute la brutalité des faits, avec toute la violence d’une fausse réalité, elle détermine notre subjectivité et la qualité de nos vies d’une manière fondamentale, nous n’en pouvons plus d’écumer de rage dans notre impuissance, et nous crions : « Au secours ». Mais vous ne comprenez pas. « Que disent ces jeunes impertinents ? Mon Dieu, quelle absence de modération ! » Vous êtes complètement à côté de la plaque. Le temps est à la colère : avant de créer les conditions d’un débat rationnel, il faut briser les pseudo-consensus, qui sont le symptôme typique de la domination idéologique. Nous ne pouvons malheureusement pas vous faire faire en 200 pages le chemin qui mène à la compréhension intuitive de l’indignation qui à ce moment de notre histoire, est ce qui manque le plus aux Québécois. Cette nouille trop cuite qui vous sert de collègue n’a pas tort d’y voir quelque chose de « carabin ». Mais encore une fois, c’est une objection grotesque. Vous avez ce présupposé que les étudiants, engloutis dans leurs excès hormonaux, ne comprennent pas vraiment les choses. Nous pensons le contraire. Ce n’est pas toujours le cas, mais leur « manque d’expérience » est souvent compensé par quelque chose d’absolument privilégié : la liberté. Ils ont le temps de réfléchir à autre chose qu’à leur intérêt, ils peuvent lire le journal du début à la fin, et n’ayant pas de position sociale particulière à défendre, il se pourrait fort bien qu’ils voient les choses beaucoup plus objectivement que la masse des travailleurs engloutis dans leur idiosyncrasie par la force des choses. En passant, nous sommes plutôt des professeurs.

Votre « critique » s’en tient à l’épiderme et n’adresse aucun des arguments du livre d’une manière déterminée ; vous vous contentez d’éructer des généralités aussi prévisibles qu’ennuyantes qui s’appliqueraient tout aussi bien à n’importe quel livre qui critique la réalité sociale : nous aurions écrit un livre contre la poutine que ces mêmes objections auraient pu s’appliquer. Cela n’indique pas leur force, mais leur faiblesse. Aux oreilles d’un auditeur distrait, vous semblez nous torpiller ; à des oreilles qui savent entendre, vous vous discréditez vous-même : ce n’est pas une critique, c’est de la complaisance. De l’idéologie. Votre insupportable paternalisme est une manifestation objective du pouvoir et rien d’autre. C’est VOTRE ton qui est inacceptable ; votre autosatisfaction est totalement indigne d’une institution qui se prétend le sanctuaire de l’intelligence et de la culture au Québec. En ce qui nous concerne, cela fortifie une de nos certitudes : Delenda Radio-Granada.

La Conspiration Dépressionniste.



P.S. À notre tour d’être cheaps. Nous le disons très sérieusement : nous n’aurions pas réagi si vivement si vos objections n’avaient pas été enrobées par votre accent nasillard et affecté qu’on dirait sorti d’un film des années soixante; pendant un moment, on avait l’impression que Pierre Lapointe était devenu critique littéraire. « Dans la forêt des mal-aimés, ç’a déjà été dit Geneviève » : vraiment, pour des oreilles sensibles, le comble de l’horreur. Sur notre échelle ouache/wow, vous établissez un nouveau standard.