Le cauchemar non-climatisé : un week-end d'enfer à Las Vegas · 15.12.04


Bien que le 11 septembre, ne l’oublions jamais, nous ait appris le vrai courage, même si ça n’a pas toujours été facile, les études dépressionnistes se poursuivent et élèvent progressivement la critique goulago-trotskiste au rang des sciences exactes. Le gouvernement du Canada, soucieux de promouvoir l’excellence en toute chose, vient de créer à cet effet la Chaire canadienne des études dépressionnistes. C’est ainsi que je me suis vu accorder la prestigieuse bourse Von Der Spleen pour mener à bien une recherche sur Las Vegas, dont l’objectif était de déceler l’essence du dépressionnisme. Mon hypothèse de travail était la suivante: Las Vegas est l’anus mundi, l’endroit le plus déprimant sur la terre. Grâce à une méthodologie soigneusement concoctée consistant à me rendre sur place, je parvins à vérifier cette thèse qui, vous serez heureux de l’apprendre, fait désormais partie du patrimoine théorique de l’humanité. Voici mes résultats, que j’exposerai, conformément à la méthode de Platon, sous forme d’un récit agrémenté d’anecdotes, afin de rejoindre aussi les gens du vulgaire.



Je disposais pour matériel d’une Honda civic noire et sans air climatisé, ce détail navrant ayant son importance. J’étais accompagné de mon frère, appelons-le Bill, pour le distinguer de Bob, lequel Bill agissait comme assistant de recherche, même si en réalité la voiture lui appartenait. Nous sommes partis de San Francisco (où Bill travaillait) par un beau matin ensoleillé, le sphincter serré, j’en conviens, mais l’âme ouverte aux possibles. Ô, la côte californienne! Que de soleil, que de bleu! Et que d’océan! Nous roulons le coeur léger. Nous traversons Santa Cruz, berceau du mouvement hippie, au son de la belle voix lente de Johnny Cash. C’est donc si beau, l’Amérique?



Mais voilà que se profile au loin, après six heures de route, la mythique cité des anges. Los Angeles. La déchéance. L’avenir. Mon frère Bill prédit que d’ici trente ans Montréal sera devenue une banlieue de Los Angeles, prototype du développement urbain. Je rigole. Mais plus je vois Los Angeles, moins je rigole. L’endroit est tératomorphique. Voilà une bonne heure que nous filons à 60 miles à l’heure sur une autoroute à six voies, et nous n’avons pas encore fini de traverser la ville, qui étend partout ses banlieues obèses comme une marée noire. L’affreux monstre! C’est le Léviathan sorti de l’eau et qui faisande au soleil. Il fait presque 100 degrés fahrenheit. Ma chemise colle sur ma peau, l’air est lourd, irrespirable, il nous pèse sur la tête comme un couvercle sur une marmite. Le smog, baby. Nous sommes dans la capitale du smog. Je sens mon espérance de vie se réduire à chaque respiration que je prends dans ce laboratoire urbain méphitique. Après des centaines de kilomètres de Taco Bell et de Wal Mart, nous émergeons finalement de la banlieue. C’est dur à croire, mais nous avons échappé à la bête! Puis stupeur: j’aperçois au loin des montagnes. Subitement, je me souviens que Los Angeles est entourée de montagnes, et pas si petites. C’est qu’à travers le smog, je ne les avais même pas vues.



Nous ravalons ce triste épisode, continuons à rouler un peu, puis, écoeurés, nous arrêtons pour dormir dans un camping vraiment super, situé entre une autoroute et une voie ferrée, où les gens écoutent leur télévision portative et se font livrer de la pizza. Dès l’aube, nous nous levons, raqués, et continuons à rouler vers le Nevada. Décidément, le décor est de plus en plus désertique. La terre est aride, assoiffée, sèche comme la vulve de Céline Dion.[1] Voilà midi tapant. Il fait 103 degrés. J’hallucine. Le soleil fesse sur le char comme s’il nous mitraillait avec des boules de plasma en fusion. J’enlève ma chemise. Je suis englouti de gluance. Je capote. Je crève. Je m’ennuie de la douce brise de San Francisco. Et bang! Un bouchon. Comment? Un bouchon! Nous sommes coincés dans le trafic. Ça coagule à perte de vue. Quid? C’est incroyable. Impossible. Indécent. Nous sommes dans le désert et il y a des embouteillages! Sur le côté de la route, une affiche : The only thing we can’t unclog is the road you’re on. Pardon? C’est une publicité pour un centre de chirurgie cardiaque! Non, ce n’est pas possible!



Je comprends que je n’ai jamais su ce que signifiait avoir chaud. J’ai l’impression d’être, comment dire? Un peu comme dans la plotte de Céline Dion. Je suis tétanisé, tout entier fromage devenu. On avance à un kilomètre heure. J’aperçois des hommes qui travaillent sur la chaussée. Je n’en reviens pas, est-ce un mirage? Comment peut-on faire travailler des hommes dehors par une chaleur pareille, dans les vapeurs du bitume fondu? C’est inhumain. Ce sont des méthodes à la Genghis Khan! Nous arrivons plus près. J’allais être saisi de pitié, puis je m’aperçois que ce ne sont que des Mexicains. Ah! Ce n’est pas grave, que je me dis, ils sont habitués à la chaleur eux autres, ils aiment ça.



Depuis que l’Aléna a amené le progrès dans leur vie et les a tirés de la temporalité circulaire du mythe, ils apprennent en effet les vertus du labeur, ces fainéants. Eh oui, les amigos, c’est dans la sueur qu’on apprend les vraies valeurs, cette noble et digne éthique du travail qui a rendu l’Amérique si grande (mais s’il-vous-plaît, n’approchez pas trop près de ma voiture, vous allez mettre du gras sur le capot). Il faut avoir un anus à la place du cerveau pour contester la naturalité de l’ordre capitaliste, lequel est fondé dans les pures lois d’organisation spontanée des systèmes autonomes. C’est pourquoi je choisis l’Amérique. Oui, je reconnais l’entière légitimité des actuels rapports de classes, qui sont le fruit du mérite personnel. Si, ce nonobstant, il y a une chose dont je suis sûr en regardant ces gens réduits à faire ce que je ne voudrais jamais faire, c’est qu’il fait drôlement bon ne pas être Mexicain. Il n’y a pas à dire, la contingence fait bien les choses.



J’en suis à ces réflexions quand le bouchon saute enfin : nous poursuivons notre chevauchée infernale. Maintenant pas de doute: nous sommes en plein désert. Il fait chaud dans le désert, ce n’est pas une légende urbaine. Je sors le bras de la voiture pour quêter un atome de cette fraîcheur habituellement créée par la vitesse, mais il n’y en a pas une goutte. Seulement une chaleur sèche et impitoyable, une vraie chaleur de poêle à bois. J’avais laissé ma caméra en plastique sur le dash: elle a littéralement commencé à fondre. Puis, doute horrible. Nous avons des bouteilles de propane dans le coffre. Il est écrit que c’est dangereux à des températures supérieures à 120 degrés. Et si elles explosaient? Je ne suis pas tranquille. Ça fait des heures qu’on roule dans ce désert. Va-t-on y laisser notre peau? Reste-t-il encore de l’eau? Et où vont tous ces criss de camions qu’on dépasse depuis tantôt?



Et subitement, des maisons. Oui, des maisons. Du développement urbain. Ici? Mais c’est grotesque! De plus en plus de maisons. Et des affiches géantes au bord de la route : MacDonald’s! Casino! Bar de danseuses! Et puis: Céline Dion! Nous y voilà! D’immenses bâtiments improbables se profilent à l’horizon. Le fameux Ceasar’s Palace, un hôtel en forme du château de Cendrillon, une statue de la liberté, un énorme lion d’or, un hôtel géant en forme de New York (!), des tapis roulants en lieu et place de trottoirs, des affiches partout avec des filles à poil ou presque, des numéros pour les faire venir à votre hôtel, des écrans géants avec d’autres filles à poil ou presque, du toc, du clinquant, des frous-frous, des gros culs, des varices et du monde mal habillé, en veux-tu, en v’la, en veux-tu encore, non merci, en v’la quand même, oui, pas de doute, nous sommes arrivés. Nous sommes avalés. Bienvenue dans la capitale mondiale du non-vrai, dans l’épicentre du kitsch. Las Vegas! Watch out la scrapitude, comme dit un poète de chez nous.



Pour intelliger correctement la suite des choses, il est important de toujours garder à l’esprit le fait que Las Vegas se situe en plein milieu du désert. Cette circonstance contribue à insuffler à l’endroit cette surréelle atmosphère d’oasis, si toutefois on entend par « oasis» une odieuse maison de fous, un endroit maudit des dieux, bourré de scorpions, les bécosses de l’enfer qu’on veut fuir au plus sacrant. What the fuck? Telle est la question primordiale qui surgit dans le crâne de quiconque pénètre Las Vegas, surtout par derrière. Qu’est-ce que c’est que cette… cette chose?… Étonné, je me renseigne auprès d’un dépliant. Las Vegas fut fondé durant la deuxième guerre mondiale par un génial hurluberlu, appelons-le Lars Vegas. Au début, l’endroit n’était qu’un poste de relais pour les soldats venus de l’est et se rendant à San Francisco, direction le Pacifique. Maintenant faites un peu l’équation: des centaines de soldats partant pour la guerre, loin de leurs femmes, n’ayant plus rien à perdre, pognés dans un bled perdu au milieu du désert et n’ayant plus d’autre horizon que de tripper avant de s’exposer à la mort. Ils avaient désespérément besoin d’un gros trip sale. Lars, pas trop lent, installe le nécessaire: de l’alcool, des slot-machines et des femmes à poil. En quelques années il devint plus riche que Crésus et Las Vegas devint un mythe, la Mecque du mauvais goût, érigé ici en véritable religion.



Tout d’abord, en débarquant de la voiture et en déambulant sur Las Vegas Boulevard, mes concepts sont débordés. Il y a un surflux de données absurdes et ma faculté d’intégration par dérision est complètement court-circuitée. Je suis groggy d’ahurissement. Je suis incapable d’ironie, insusceptible même de la plus petite remarque cynique. J’ai trouvé mon maître. Si ma vie était un jeu vidéo, ceci serait le dernier niveau, le big boss. N’oublions pas qu’il fait plus de cent degrés. Les rues sont bondées de gens flasques et laids. Nous marchons. Les visions saugrenues se précipitent sur moi comme autant de coups de poing. À droite: une bouteille de coca-cola géante. À gauche: un aquarium avec des requins. Droite: un hélicoptère aux couleurs du drapeau américain. Gauche: des vieilles Mexicaines ratatinées qui distribuent des dépliants pornos. Droite: un casino dont le thème central sont les M&M.; Gauche: des filles en bikini-drapeau américain qui roulent des gros touristes en vélo-taxi. Droite! Un casino en forme de tour Eiffel! Pourquoi pas! Gauche! Des feux d’artifices au milieu d’un immense bassin d’eau, pataclow sur l’hymne national! Droite! Un énorme gros tas avec un t-shirt sur lequel il est écrit: « BIG»! Gauche! Un hybride bar de danseuses/casino qui affiche en néon rouge: Come and see the sluts! Quoi? Pas le temps! Droite!Gauche!Droite Suffit! Je suis sonné, complètement K.O. : je quitte le ring!

Nous entrons dans un gros casino.

La première chose que l’on remarque dans un gros casino de Las Vegas, et je vous jure que ça fesse, c’est l’effroyable quantité de gros. C’est simple, tout le monde est gros. L’obésité est la norme, à tel point que les sveltes gens n’apparaissent sur le sol de votre conscience que sous l’égide de la négativité, en tant que non-gros. Moi le cure-dents, je me sens réfuté. J’ai honte de mes côtes saillantes, j’ai l’impression que les dieux de l’abondance m’ont abandonnés. Je me sens indigne. Des gros partout, à perte de vue. Et mal habillés de surcroît: où que l’on regarde, ce n’est que pantalons de jogging et t-shirts extra-larges, gris de préférence, à l’effigie de Mickey Mouse. À croire que dans cet endroit totalement coupé du réel, personne ne s’est encore rendu compte que les années quatre-vingt sont terminées. Je ne suis pas de ceux qui résument une personne à son apparence, mais je ne suis quand même pas assez superficiel pour faire semblant que ça n’a pas une importance capitale. Les États-Honnis, c’est le laisser-aller élevé au rang de l’art. Ceux qui ne peuvent pas atteindre l’inaccessible et d’ailleurs fade étoile d’une beauté usinée par l’industrie culturelle abandonnent complètement la partie et finissent par se foutre d’eux-mêmes absolument.



Tout se passe comme si ces gens ne se rapportaient plus à leur corps que comme à quelque chose d’étranger, une masse informe qui ne serait pas leur vrai moi: et c’est seulement par cette application tonitruante du dualisme chrétien qu’ils peuvent finalement en venir à accepter ce corps insensé dont ils sont affligés, où la matière déborde la forme. Mais c’est un rapport à soi-même tellement abstrait, tellement faux, qu’on ne peut y lire rien d’autre qu’une sorte de mort précoce, le témoignage d’une âme en faillite qui renonce à s’inscrire dans le cours du monde et qui, à mesure que son enveloppe charnelle envahit l’espace, aspire paradoxalement à s’effacer. L’épidémie d’obésité qui sévit aux États-Honnis n’est pas seulement un problème de santé publique, c’est quelque chose de totalement pathologique, c’est peut-être le signe le plus clair de la chute de l’Empire. D’ici cinquante ans, telle une nouvelle Atlantide, mais qui n’intéressera personne, le continent américain s’enfoncera dans l’océan, incapable de supporter plus longtemps le poids de ces légions de gros mal habillés. C’est mon oracle.



Il y a, par ailleurs, une correspondance symbolique évidente entre les tours de taille et l’esprit du pays. En Amérique, comme chacun sait, le bigthink est le principal mode opératoire du penser. À ce titre, le fait brut le plus révélateur de l’esprit américain est l’élimination pure et simple du concept de petit dans les chaînes Starbuck’s. Les tailles de café sont les suivantes : tall, grande, benti. C’est du Newspeak. Le switch dialectique par lequel on remplace le concept de petit par celui de gros livre pieds et poings liés le mécanisme du penser américain. Si on commence une quelconque série croissante par gros, alors il n’y a plus rien qui corresponde à ce qu’on entendait auparavant par « petit » et par « gros», il n’y a plus de petits et de gros, mais seulement des objets plus ou moins gros; et ce qui vient après le premier objet sur la série, celui qu’auparavant on appelait « petit», ce n’est donc plus: gros, mais: plus gros. Voilà la carotte au bout du bâton de l’âne américain: plus gros. Toujours plus gros. Il n’y a pas de limite, puisque « gros» ne signifie plus rien. L’idée même de limite, que réalisait le concept de gros, est éliminée. C’est ainsi qu’aux États-Honnis on finit toujours par croiser quelqu’un d’encore plus gros que le dernier plus gros qu’on avait jamais vu de sa vie.



Mais pour l’instant, l’Amérique n’est pas encore submergée, et je suis dans un casino à Las Vegas. Arbitrairement, nous avons choisi d’entrer dans le casino du méga-hôtel MGM. Quelle foire! Quel cirque! Le spectacle des bonnes femmes ravagées de rides et brûlées par la cigarette, des vraies faces de Grand Canyon, clouées devant une slot-machine qu’elles connaissent mieux que leurs enfants, est d’un dépressionnisme relevé et délicieux. Je le savoure intensément, je suis presque bandé. Nous jouons quelques sous, puis nous nous avisons de l’existence du buffet. Pour 15 dollars US, all you can shit. Yes sir. Nous pénétrons avec un frisson sacré dans le temple du gras sucré. Maintenant, je comprends où allaient tous ces camions que nous dépassions sur la route. Ici même. Je n’ai jamais vu pareil étalage d’abondance. Enlignés sur une série de comptoirs totalisant au moins 100 mètres carrés, d’immenses bols remplis de ce que vous voulez, en autant que c’est brun. Gravy? Poulet frit? Prime rib? Pork chops? Et pourquoi pas une pleine poignée de crevettes rabougries? Attendez, mon cher monsieur, vous alliez oublier vos soixante-quinze pinces de crabe! Et vos patates écrapouties! It’s the monster mash! Vous êtes végétarien? Fuck you! Demandez : il y en a jusqu’à gerber, et plus encore.

Nous mangeons silencieusement et retournons dans le casino par une autre entrée.

J’aurais dû m’y attendre de la part de la MGM, grand naïf que je suis. À gauche, parmi les machines et les comptoirs, gît une immense cage de verre, avec, à l’intérieur, une paire de gros lions, totalement repus et affalés sur la panse, en train de ronfler. Autour, dans la cage, pour faire les smattes, des gars se posant cool, mais qui se tiennent quand même assez loin. Je ne sais pas trop ce qu’ils font là. Mais le spectacle est ultime. Ici même, dans un casino à Las Vegas, dans la ville symbole du capitalisme sauvage, on m’offre, telle une mise en abîme dans une pièce de Shakespeare (et sur un plateau d’argent), l’image même de la superpuissance dans sa signification dernière, la figure incarnée du reversement nécessaire de la force dans son contraire: voici donc le roi de la jungle dans toute sa crapulence avachie, bien gavé, lourd et endormi. Totalement domestiqué. Le plus beau est que ça ne ressort même pas d’une intention ironique. De fait, ce genre de spectacles hautement métaphysiques, dont les Américains sont les maîtres incontestés, abolit à la racine la possibilité même de l’ironie. Je regarde les lions et je pleure presque d’extase, tant j’ai l’impression d’être inondé par l’objectivité pure. Je crois même que je commençais à léviter quand mon frère me saisit par le bras en disant: « on décrisse», ce que nous fîmes.



Nous sortons dans la rue. Le poids ouranique de la chaleur s’abat sur nous et nous plaque quasiment au sol. Il doit faire 95 degrés, et nous sommes en pleine nuit! Impossible d’oublier qu’on est au milieu du désert. Sans air climatisé, pour un hyperboréen de mon genre, c’est invivable. La tentation est puissante de regagner malgré tout la fraîcheur artificielle du casino, le confort opiacé du faux et du plastique dans l’oasis climatisé, mais nous voulons vivre dans la vérité. Nous nous aventurons héroïquement à même la rue. Les gens vont de part et d’autre. Nous croisons régulièrement des gangs de gars, moins souvent des gangs de filles. Voilà tout de même une bande de blacks bien dodues qui nous croisent en riant, probablement à cause de mes jambes fluorescentes; l’une d’elles, m’ayant dépassé, se retourne et me pogne carrément le cul. Je la vois plus loin répéter le même manège sur une autre victime. Salope!



Partout, des entrées scintillantes de casinos où les drinks sont gratuits, partout, des affiches phosphorescentes de strippeuses qui sont à votre hôtel en vingt minutes, partout des choses énormes, vulgaires, d’un mauvais goût si excessif qu’on le croirait étudié, c’est tellement trop, dirait-on, qu’on se prend à s’imaginer que quelque part des savants en sarrau blanc nous analysent en prenant des notes. À droite, à gauche, en haut, en bas, la démesure, et partout des gens qui vivent leur trip à fond. Leur gros trip. Ça rit fort et gras, ça n’en revient pas de pouvoir boire de la pisse de moufette dans la rue, ça regarde les dépliants en faisant semblant de rien, et ça aime ça. Je m’avise subitement que la plupart des gens viennent ici exprès pour ça, par goût, par choix: ça paraît incroyable quand on y est, mais il faut bien comprendre que pour un très grand nombre d’Américains (incluant cette sous-espèce qu’on appelle Canadiens), un week-end à Las Vegas avec les boys représente le trip ultime. Las Vegas est le zénith de l’entertainment, la capitale du gros fun sale. Manger gras, boire des drinks étiolés, jouer aux machines, bander devant une fille niaiseuse qui en réalité ne te sucera même pas la bite, le tout dans une espèce de décor à poupée barbie schizoïde en plein milieu du désert, voilà le summum bonum. Mais c’est l’absence totale de quoi que ce soit d’authentique ou de vivant, c’est le désert intérieur, objectivé dans un désert.



C’est l’utopie négative.



Et ça continue. Ça n’a pas de fin. Voilà que nous arrivons devant le nouveau palais de Céline. A New Day has come… ceux qui l’ignorent, Céline Dion a été engagée par le Ceasar’s Palace pour donner un même spectacle sur une durée de trois ans, dans un amphithéâtre expressément bâti pour elle et humidifié en fonction de ses précieuses cordes vocales. Imaginez un peu ça, Céline Dion à Las Vegas, trois années non-stop où cette insipide greluche stérile abreuvera le néant de ses déhanchements débandants, de ses égosillements nasillards, de ses confidences inertes pour un public de moribonds, trois années complètes de m’as-tu-vu-les-dessous-de-bras, de tchek-ça-la-passe-mon-homme, et de prends-ça-dans-la-face-mon-gros-tarla, le tout dans un genre de ville en blocs légo au milieu du désert, ça ne se peut même pas, on veut se réveiller en hurlant et dire: Fiou! Je suis à Auschwitz! Ce n’était qu’un mauvais rêve!



C’est l’expérience dépressionniste par excellence. Le sommet de la réussite, quoi. Un exemple à suivre pour tous les Québécois. Nous aussi, nous pouvons réussir dans la vie. C’est à vous réchauffer le coeur, non? Ça, et l’usine à cirque du Soleil, qui joue ici à peu près cinq spectacles simultanément, c’est vraiment le top du top. Et on applaudit. Et on se félicite. Des spectacles faits sur mesure pour cet enclos d’inepties dans un désert sans fin, exprès pour plaire à tous les criss d’épais qui viennent à Las Vegas et y reviennent encore. On n’a pas besoin d’y vivre pour avoir le désert au coeur. Le désert est universel. Céline, même à Longueil, est toujours un cactus hirsute. J’ai tellement honte d’être un Américain royaliste d’expression française, que je m’enfouirais pronto la tête sous la sable si je ne craignais que la grosse black ne revienne me pogner le cul par en arrière.



Nous sommes gavés de dépression, ça nous sort de la bouche et des oreilles comme de la sauce à poutine. Subitement, ni moi ni mon Bill ne savons plus supporter cette chose. Nous regagnons la voiture et cherchons un motel cheap. Au bout de la ville, il y a un Motel 6. Quarante-trois dollars pour la nuit. Demain, nous partirons de bonne heure. Nous quitterons la ville dare-dare pour le Grand Canyon. Je ne le sais pas encore, mais devant nous se profile un désert interminable. Avant de revenir à Québec nous traverserons encore le Nevada, l’Arizona, l’Utah, puis les limbes en chair et en os, le Wyoming, le Nebraska, l’Iowa, le Minnesota, le Michigan, l’Ontario… et finalement le boulevard Charest. Je contemplerai des bleds d’une exceptionnelle intensité, à côté desquels Rouyn-Noranda revêt les allures d’une métropole électrisante.



Question de destinée, j’imagine, il est remarquable que les États-Honnis soient un pays adoptant très précisément la forme d’un beigne. C’est-à-dire que tout ce qui y est intéressant, Seattle, San Francisco, New York, est situé sur les côtes, au pourtour du pays, tandis qu’au milieu, dans le «Heartland», on ne trouve qu’un énorme vide ontologique, aspirant tout dans sa gravité négative. Cheyenne par exemple, capitale du Wyoming, est un absolu trou de beigne: c’est Val-d’Or à la puissance dix. Et c’est en se gavant de gras et de sucre que les Américains pensent combler cette absence d’être insupportable?


Mais pour le moment, je suis encore à Las Vegas dans une chambre du Motel 6, et je suis en train de m’apercevoir que l’air climatisé ne fonctionne pas.



Miller peut aller se rhabiller.




[1] Et la Denise Bombardier d’en conclure dans Le Devoir: « Il s’agit d’une absence de mesure, d’une grossièreté (appelons-la intellectuelle) et d’une vulvegarité de sentiments de la part de gens qui font métier d’informer. (Tout voir, tout savoir.) »