La Conspiration dépressionniste

 

Lourdement, assailli de rêves

13 Mar 2005


 

6-2-1902

 

Désormais nous buvons régulièrement d’un fort vin rouge de Frascati. Hier, telle en était la douceur que, rentré, je me couchai tout de suite pour disparaître vers les onze heures de la surface de la terre. Il m’arrive d‘être éveillé dès avant l’aube. Il se peut que mon état ne soit pas beau objectivement parlant, sans parler de la soif que désaltère à peine l‘énorme bouteille d’eau. Pour moi seul, pareils moments ont quelque chose de singulièrement exaltant. L’esprit est clair, est sa fin propre, un vaste champ s’ouvre à la pensée. Les années d’autrefois, des choses ensomeillées, cachées, des possibilités, des mélodies de jadis et de l’avenir, des projets hors du temps, défilent l’un après l’autre, et je me sens riche de mille dons et ne puis qu’espérer. Ensuite, avec le jour, l’immédiat, l’acuité s‘éveillent et me dérangent. Je ferme les yeux, je m’endors de nouveau, lourdement, assailli de rêves, et souvent ne me réveille que tard dans la matinée.

Paul Klee. Journal. Paris, Bernard Grasset, 1959 (Traduction de la version originale allemande par Pierre Klossowski). p. 92.