La Conspiration dépressionniste

 

L’Empreinte : dithyrambe boiteux pour une culture inexistante.

24 Mar 2015


Critique cinématographique

L’Empreinte (2014).
Caroline Poliquin et Yvan Dubuc
88 min.

V.O. Français.

L’empreinte est un documentaire proposant, dans un esprit de complaisance et d’auto-glorification, une réflexion de surface à propos de l’impact de la présence autochtone sur l’identité québécoise. À qui souhaiterait résumer le documentaire en une seule image, nous suggérons d’imaginer Roy Dupuis dans un champ de vaches tenant dans la main droite une poutine flanquée d’un crucifix et, dans la main gauche, trois plumes d’indien. Le défi du documentaire consiste à trouver une crotte de fromage assez grosse pour pouvoir y planter les trois plumes et réunir ainsi les deux cultures au sein d’une même nature morte, le tout sur une trame sonore signée Jorane. Le raisonnement de fond est d’une simplicité séduisante : les Québécois seraient d’avantage marqué que leurs cousins Français par des valeurs comme l’égalité économique (voire par la haine des riches), l’égalité homme-femme, le consensus, la justice réparatrice et la tolérance. Cela s’expliquerait par les 150 premières années de colonisation au cours desquelles un nombre important des colons français ont adopté le mode de vie du coureur-des-bois, plutôt que celui du paysan agriculteur à l’européenne. Nos «ancêtres» ont ainsi appris les langues, marié les femmes et adopté les coutumes des Premières Nations. Les valeurs de ces peuples égalitaristes, communautaristes et non patriarcal auraient inévitablement laissé une trace sur la tribu (sic) québécoise. La conquête anglaise aurait ensuite tout changé, le regard du colonisateur poussant les Canadiens-Français à renier leur «part sauvage» pour adopter les critères civilisationnels de leur conquérant. Mais l’empreinte autochtone demeurerait toujours en nous…

 

L’argumentaire aurait été mieux servi si nous n’avions pas eu l’impression que tout le projet n’est qu’un prétexte à se vautrer dans le mythe du progressisme québécois. En réalité, L’Empreinte ne devrait pas être décrit comme un documentaire socio-historique mais plutôt comme une fresque audiovisuelle où s’enchaînent sans répis des symboles d’une culture québécoise fantasmée. Roy Dupuis, incarnation suprême du surmoi national, rencontre tour à tour un  boss rieur et parlable ayant fondé une coopérative forestière, une maman chaleureuse qui travaille dans le communautaire et qui est gentille avec les pauvres, un proprio de Canadian Tire qui laisse un ado ayant volé des cannettes de Monster s’en tirer avec une lettre d’excuse ou deux lesbiennes se mariant devant un officiant muni d’un ipad. Tous ces Québécois sont portés à l’écran avec la prétention de démontrer par les faits que «notre peuple» est égalitariste, tolérant et solidaire. Lorsqu’un professeur du HEC apparait et que son nom – Mehran Ebrahimi – s’affiche à l’écran, le public retient son souffle! Ça sonne arabe! La boîte de Pandore des accommodements raisonnables sera-t-elle ouverte et le racisme québécois enfin exposé? Saint Ski-doo! Que Dieu nous en préserve! Monsieur HEC est plutôt là pour affirmer, sans rire, que la culture d’entreprise québécoise est marquée par un esprit de collaboration. Le paroxysme de cette complaisance est sans doute atteint lorsque la juge Louise Otis affirme considérer «très intéressant» le parallèle entre les formes de justice réparatrice propre aux peuples autochtones et la possibilité, pour les Québécois, de demander une conciliation devant juge, en marge du processus institutionnel. Les trop nombreux lecteurs de la Conspiration dépressioniste ayant mis les pieds au Palais de justice pourront sans doute témoigner que, grâce à ce privilège, ils s’y sont senti comme au cœur d’un authentique cercle de guérison et qu’une véritable réjuvénation de leur attachement à la communauté a été opérée.

 

Le versant plus intello du propos est assuré par des intervenants qui n’épatent guère davantage. Une psychanalyste à deux cents affirme sans ambages – en touchant son cœur, s’il vous plaît – «me semble qu’on a tous un petit côté sauvage, non?». Est-il seulement possible de ne pas céder face à de tels arguments? Un professeur de science politique a conduit des simulations de type «jeu de rôle où l’on s’échange des dollars fictifs» d’où il dégage la conclusion que les québécois sont de nature plus égalitaristes. Une poétesse Abénakis conjecture avec Roy Dupuis sur le fait que le personnage d’Alexis dans Un homme et son péché avait un petit queq’chose d’Améridien en dedans de lui… Et il y a aussi Luc Godbout. La pauvreté de la démonstration est à ce point handicapante qu’au lendemain de la première, Gérard Bouchard s’est senti obligé d’intervenir dans La Presse pour rectifier le tir et contester l’hypothèse d’un métissage biologique et culturel significatif. Ceux qui souhaitent en apprendre sur l’histoire de la colonisation seront par ailleurs déçus. Toute trace de violence ou de conflictualité est évacuée du récit colonial et l’établissement de la Nouvelle-France y est présentée comme une grande «rencontre» faite sous le signe de «l’échange».

 

Serge Bouchard et Denys Delâge sont les deux seules figures proposant autre chose que des conjectures, du feeling ou de l’anecdote. Leur argumentaire repose malheureusement sur une vision de l’identité complètement déconnectée de l’urbanité, voire de la contemporanéité. Nous avons été surpris de ne pas retrouver dans l’Empreinte des passages que nous aurions cru obligés, comme une entrevue avec des participants du projet Wapikoni-les-indiens-sont-cool-eux-aussi-mobile. Où sont, dans cette «identité», les douchebags de Granby qui espèrent impressionner les chicks avec leur nouveaux crewneck des Dead Obies? Où sont les immigrants? Où sont les «X» criant à la liberté du capital et à la décapitation de la social-démocratie? Où sont les Autochtones d’aujourd’hui? Dans l’Empreinte il n’y a que des fermiers qui placent leur maigre pécule chez Desjardins et des «bons sauvages» encore habillés en plumes. Même si vous avez un autre métier, l’origine vous poursuit, l’empreinte vous marque. Cette mascarade est soutenue visuellement par l’appareil vestimentaire de Roy Dupuis composé exclusivement de chemises carottées (une rouge, une bleu et une brune) de même que par la scénographie et la direction photo (poêles à bois Bélangers en arrière-plan, clôtures en bois de grange, forêts d’épinettes…).

 

Tenter de faire contrepoids aux biais coloniaux et religieux dans l’écriture de l’histoire du Canada-Français est un objectif noble. Il est toutefois entrepris maladroitement et, surtout, superficiellement dans ce film qui se voit attribuer la note de deux arcs à flèches sur cinq. Nous le recommandons aux profs de Cégep souverainistes et aux madames qui veulent fantasmer au terroir en voyant Roy lire des livres des Éditions Boréal sur un patio de maison de campagne en Estrie. Le film sera bientôt  disponible en location sur Éléphant et dans les coopératives agricoles participantes.

B.M.