La Conspiration dépressionniste

Ex nihilo nihil fit Sur Génération d’idées

27 Nov 2010


Dans un texte paru dans le collectif Le Québec en mouvements, Jean-Philippe Warren s’est penché sur le discours des revues des années 1990 au Québec. Ces publications éphémères, pour la plupart animées d’intentions de progrès social, certaines ayant même l’audace de se réclamer de la gauche, n’ont jamais réussi à accomplir quelque programme éditorial que ce soit, par manque de talent, mais surtout par manque d’ambition. C’est que, remarquait l’auteur, la majorité d’entre elles se contentaient de vouloir offrir « une voix à leur génération » ou un « espace pour s’exprimer ». Or, de rien, rien ne sort : fondée sur des concepts flous, cette accession à l’espace public de la jeune génération ne pouvait que conduire à une forme de militantisme individuel, faisant ainsi des comportements quotidiens des énoncés politiques (« prendre la parole », consommer équitable) sans réel effet sur le cours des choses. Leurs animateurs s’étant pour la plupart recyclés dans des professions plus aptes à assurer le misérable capital symbolique qu’ils espéraient en retirer, ces revues sont disparues sans jamais retrouver, selon le vœu de Warren, les vertus de concepts simples, comme par exemple celui de classes sociales, laissant l’espace public québécois dans sa vacuité théorique.


La démonstration faite, il ne restait plus grand-chose à rajouter. C’était sans compter sur les arrivistes de Génération d’Idées, un « groupe de réflexion » de la « génération Passe-Partout » qui publie la revue du même nom, ces gentils organisateurs de leur propre Club Med conceptuel semblent déterminés à vérifier a posteriori toutes les hypothèses de Warren. Le liminaire éditorial, rien de moins qu’une « mission », se propose sans rire de « contribuer activement à l’avancement de notre société ». Aucune des tartes à la crème du jeunisme québécois n’est évitée : cet « espace » valorise des « opinions divergentes » et incite la « relève » à investir le « débat public » en misant sur « la mobilisation et l’activisme » (?) ainsi que sur le « dialogue intergénérationnel ». En entrevue, un de ses animateurs, Paul Saint-Pierre Plamondon, parle même « d’entreprenariat social ». Tout à son entreprise, il a réussi à donner une entrevue de dix minutes au canal VOX sans jamais émettre, justement, une idée, sinon celle de « croire en quelque chose » et de « regarder sa plante pousser » tout en envisageant déjà sa future carrière. Sa plateforme – revue et site Internet – est « authentiquement jeunesse » et « instantanée » puisqu’elle permet à chacun de publier des textes de 700 mots dans les catégories préfabriquées de la pensée fonctionnelle : économie, société, culture, environnement... et vieillissement de la population. « On se dirige vers de la substance » assure Plamondon.

En attendant cette dernière, le groupe a organisé une « manifestation spontanée » lors de la célébration du débarquement de Normandie ; pour appuyer son numéro thématique « Guerre et Paix», les membres se sont donné... une longue accolade. On peut voir en ceci une illustration particulièrement ridicule de l’idéologie du dialogue, qui postule qu’il y a du bon dans toutes les opinions, puisque ce sont des opinions et que de la confrontation de celles-ci sortira... quelque chose. Ce refus des positions conflictuelles est également un refus de la dynamique sociale, puisque les solutions aux « problèmes » qu’il reste à poser résulteront d’un consensus plutôt que de la dialectique, laquelle demande à ce que des positions soient critiquées pour en arriver à une synthèse qui dépasse les positions initiales.

Or, c’est précisément une marque de distinction de Génération d’Idées que de n’avoir aucune position. En entrevue à « Tout le monde en parle », une autre fondatrice, Mélanie Joly, assure que son organisme est « non-partisan et indépendant » et qu’ils sont à la fois « souverainistes et fédéralistes », de « gauche et de droite » ; surtout, ils ont entre 25 et 35 ans, ce qui devient une position en soi. En effet, si on ne sait toujours pas quelles sont les « idées » de leur dénomination, ils font grand cas d’être une « génération ». Malheureusement, questionnée sur ce qui distinguerait la sienne des précédentes, Joly ne peut produire que les poncifs d’usage sur la composition sociale (vieux clivages linguistiques, ouverture sur le monde, flux d’informations incessants) tout en se montrant incapable de reconnaître comme des valeurs traditionnelles la famille ou le mariage. « On est plus international parce qu’on va sur Internet » assure-t-elle. Cette misérable sociologie leur permettrait ainsi d’arriver avec une « nouvelle façon de voir la politique ». Hélas, dans le meilleur des cas, Génération d’Idées se voudrait un gros brainstorming où tout le monde dit n’importe quoi sur n’importe quel sujet ; c’est la manière dont les gens de communication envisagent la créativité. On connaît malheureusement leur sécheresse légendaire.

Ces « GEDI » de la pensée, selon l’abréviation qu’ils ont eu le mauvais goût de se donner (ils en ont même fait des t-shirts), sont des jeunes de leur époque : ils possèdent leur « channel » sur YouTube, des comptes Facebook et Twitter, et partout où ils passent, ils réussissent à donner des entrevues aux journaux, à la radio et à la télé, accréditant le vieil adage selon lequel il y a beaucoup plus d’espace média que de gens qui ont des choses à dire. Mais qu’importe, les GEDI sont jeunes, beaux – ça aide pour la télé – et étonnamment bien intégrés : l’un est « avocat et polyglotte », alors que l’autre siège sur divers conseils d’administration (Musée des Beaux- Arts, Conseil de la langue française). Ces positions sociales, si on les ajoute à leur présence médiatique, concourent à écarter la rengaine selon laquelle « les jeunes n’ont pas de tribunes pour s’exprimer ». Surtout, elles réfutent la prétention à l’engagement : en refusant de critiquer quoi que ce soit, cette légion de boy-scouts sociaux fait plutôt preuve d’empowerment, un terme de la pensée managériale qu’on pourrait traduire par de « l’embrigadement volontaire ». La soi-disant « génération Y », telle qu’entendue par les GEDI, a ceci de commun avec sa proche parente, la « génération X », qu’elle fait de l’intégration à la société l’enjeu majeur de ses revendications.

Aussi, alors que son animateur ne sait pas encore ce qui va émerger de son « Wikipedia d’idées », on peut lui suggérer l’avenue la plus probable : il va reconduire le monde tel qu’il est. Les GEDI se conduisent moins comme des « jeunes » que comme des enfants, à qui on aurait donné comme jouet un « forum » où ils pourraient « s’exprimer ». Ils vont de fait imiter leurs aînés en s’appliquant à reproduire la structure sociale pour leur plaire et montrer qu’eux aussi sont capables de faire comme les grands. Ils ont un conseil d’administration, distinct du conseil exécutif, où siègent divers gros bonnets chargés de représenter l’ensemble de la superstructure idéologique et sociale. On trouve en effet parmi leurs « mentors » des PDG anciens ou actuels (Hydro- Québec, Jean Coutu, Desjardins, BMO Groupe Financier), des éditorialistes, dont l’ineffable André Pratte, de la racaille libérale (Marc Lalonde, Céline Hervieux-Payette) et même l’ancienne syndicaliste Lorraine Pagé, un curieux exemple à donner à la jeunesse, elle qui s’est révélée incapable de voler une paire de gants sans se faire prendre.

Tous ces gens-là ne figurent à ce douteux tableau d’honneur que par pur fétichisme : c’est d’abord pour leur nom et leur fonction qu’ils y apparaissent, pour assurer une « crédibilité » en affichant la caution de « décideurs » de la société. Il est à noter que très peu d’entre eux prennent part effectivement à des débats d’idées – on eût préféré alors des artistes, intellectuels, activistes, etc. – et que lorsqu’ils le font, c’est, justement, d’un point de vue fortement partisan et idéologisé. C’est que ceux-là ne sont pas aveugles sur les forces sociales, économiques et politiques, et lorsqu’ils interviennent, c’est pour défendre leur position spécifique. Non contents de cautionner les GEDI, on peut être certains qu’ils accueilleront leurs conclusions avec une complaisance chaleureuse, puisque ces « jeunes » se refusent soit à investir le champ politique, soit à le critiquer radicalement dans une perspective subversive, se privant de toute possibilité de transformation réelle. Il ne restera rien d’autre que des déclarations d’intentions, et l’ordre du monde en demeurera inchangé, au grand plaisir des gros bonnets. Au moins, le temps passera et, le cycle des générations aidant, peut-être certains d’entre eux cèderont leur place à ceux qui les auront le mieux émulés.

C’est ce qui arrive quand on se propose de faire avancer une société qu’il faudrait plutôt détruire.