La Conspiration dépressionniste

DIX THÈSES SUR MARTINEAU

8 Mai 2012


       1-  Le Martineau est porteur du sens de notre histoire comme Napoléon entrant sur son cheval à Iéna : selon Hegel, l'Empereur incarnait à ce moment l'universel dans la particularité de sa personne. Ainsi en va-t-il du Martineau.

 

       2-  Étudier les propos du Martineau est sans intérêt et le réfuter est impossible parce qu'il est irrationnel. Ce ne sont d'ailleurs pas ses convictions ou ses valeurs de droite qui sont irrationnelles, c'est le Martineau qui est irrationnel. De chaque phrase du Martineau, il faut se demander s'il s'agit d'un sophisme. Des pans entiers de la réalité sont laissés dans l'ombre, comme s'ils n'existaient pas. Les projecteurs sont braqués sur les faits isolés qui confirment ses préférences. Le Martineau est atteint de cécité sélective extrême. Alors que la grève étudiante donne lieu à des scènes de guerre civile, il s'indigne par exemple de ce que des carrés verts se font huer par des carrés rouges ou de ce qu'un journaliste se serait fait pisser dessus par des manifestants. Mais il ne mentionne pas la violence policière qui brise des os, fend des crânes et envoie des jeunes aux soins intensifs. La brutalité policière? Voyons donc, le Québec n'est pas la Syrie!

 

        3- Argumenter contre le Martineau, c'est comme essayer de remplir une gourde percée. Ses raisonnements et ses stratégies de défense sont d'une telle mauvaise foi que la seule option raisonnable est de s'enfuir en courant. Mais il est partout. Pierre-Karl lui a conféré le don de l'ubiquité. Il est à la télévision quand on attend à la clinique. Sur la première page du journal au dépanneur. Bientôt sa grosse face sera étampée sur les boites de céréales. Nous sommes prisonniers du Martineau. Puisque nous ne pouvons pas le fuir, il ne nous reste comme options que de nous défendre ou de psychosomatiser.

 

        4-  Le trait caractéristique des propos du Martineau, c'est qu'ils ont pour sujet le Martineau lui-même. Il est coincé dans une logorrhée autoréférentielle à faire bander un psychiatre. Il renvoie constamment à ses propres textes en s'imaginant que le lecteur connait son "oeuvre" comme si on se devait d'avoir lu "tout Martineau". Il est son propre critère de validité logique.

 

       Le propre d'une pensée déviante, c'est qu'il faut la réajuster à chaque fois qu'elle subit l'épreuve de la réalité. C'est pourquoi le Martineau revient sans cesse sur ses propos en les amendant avec des arguments ad hoc. Ce n'était pas le fait que des étudiants grévistes buvaient de la sangria qu'il critiquait, c'était le fait qu'ils la buvaient dans Outremont.

 

         Ah, ouf! Et dire qu'on pensait que tu venais de dire une connerie!

 

        5- Le seul sujet du Martineau, c'est l'idée que les gauchistes sont des imbéciles qui ne comprennent pas que c'est le Martineau qui a raison. Il est enfermé dans un solipsisme qui doit d'ailleurs commencer à inquiéter ses amis. On pourrait imaginer qu'une solide raclée dialectique le ramènerait à ses sens : avec la bonne grâce de celui qui accepte de nettoyer les chiottes, Normand Baillargeon s'est essayé à décortiquer les inepties d'un argumentaire typique du Martineau. Nous y renvoyons tout en remerciant bien bas l'auteur de cette corvée. [1]

 

        C'est cependant peine perdue. Il est trop tard. Les intellectuels n'ont jamais pris le Martineau au sérieux et ne lui ont pas cloué le bec au moment où il fallait le faire, c'est-à-dire il y a dix ans. Maintenant, nous avons franchi un seuil. Nous ne sommes plus dans l'espace du débat argumentatif. À ce niveau de démagogie, celui qui respecte les règles de la chevalerie intellectuelle est plus catholique que le pape.

 

         Seule la psychanalyse peut encore nous sauver. Voici en effet un gars qui offre le spectacle quotidien de son combat contre ses démons en plein sur la place publique. Un paranoïaque qui attaque les hypostases de son propre esprit dans le journal et à la télévision. Il provoque les gens et s'ils se défendent, il pousse les hauts cris comme un pyromane qui s'indignerait de l'incendie qu'il a allumé.

 

        Le Martineau est incapable de se dépêtrer d'une grave maladie de l'orgueil qui se nourrit pathologiquement de l'opposition qu'elle suscite. Nous n'aurions pas besoin de nous en soucier si la machine Quebecor ne donnait à ce phénomène clinique une dimension nationale. Mais nous sommes dans la situation où une convergence médiatique sans précédent séquestre toute une population et la livre impuissante aux agressions incessantes d'un sycophante survolté. Sa maladie est devenue notre maladie. Aussi, c'est tous ensemble que nous devons guérir.

 

         6- Si nous partons du principe selon lequel c'est la structure qui détermine la performance, le problème du Martineau devient limpide. Essentiellement, le Martineau est un ti-coune disposant de moyens de production qui le transcendent.

 

         Plus jeune, le Martineau était plein de promesses paraît-il. Des gens bien intentionnés l'ont encouragé, lui ont donné des prix et lui ont dit qu'il deviendrait un grand intellectuel. Serait-ce que son succès fut prématuré? Toujours est-il qu'il est devenu maître dans l'art de déblatérer avant d'avoir quelque chose à dire. Il se destinait à la carrière de "chroniqueur controversé" et il a décidé d'adopter une posture de droite qui convenait à son envie d'être un rebelle. Il savait d'ailleurs qu'elle fournirait le prétexte pour un tas de textes politiquement incorrects de 250 mots. Mais son succès même est devenu son ennemi. Le temps qu'il devrait utiliser pour trouver quelque chose à dire, il est obligé de l'utiliser pour le dire. Son omniprésence médiatique n'est évidemment pas compensée par l'omniscience qu'elle présuppose. Cette situation est inédite. Même une personne intelligente serait incapable de remplir tout cet espace avec des idées. C'est pourquoi le Martineau y a depuis longtemps investi sa personne. Il ne défend pas une vision du monde. Il défend son ego.

 

         7- Le Martineau est un parvenu de l'esprit qui s'enfonce dans la vulgarité ostentatoire à la manière typique du yuppie dont les parents étaient des illettrés. C'est un piéton perdu dans le monde des idées. Il ne comprend rien aux panneaux de signalisation. Il s'imagine par exemple qu'une citation de Raymond Aron glanée dans une réunion du réseau Liberté Québec pourrait justifier a posteriori les kilomètres de foutaises qu'il a déroulés dans ses chroniques, blogues, capsules et autres tweets.

 

         Son ascension dans l'empire Quebecor fut sa consécration en même temps que sa chute. Il est maintenant lu et vu par des millions de personnes. Mais il n'est pas satisfait. Non : ce n'est pas ce que son âme désire. Ce que voudrait le Martineau, c'est la reconnaissance bien avant l'audimat. Il voudrait être accepté parmi ses "pairs" et confirmé comme intellectuel. Jouer dans les grosses ligues. Mais il est ontologiquement pee-wee. Tous les intellectuels sans exception méprisent le Martineau, y compris ceux de droite. Aux yeux de ces derniers, il est l'équivalent du sale casseur qui fait chier tous les autres manifestants. Il les rend constamment coupables par association. Comparer quelqu'un au Martineau est presque devenu un sophisme répertorié. Comme l'a remarqué Pierre Foglia qui s'est fait traiter de sous-Martineau, c'est d'ores et déjà une insulte.

 

        8-  La célébrité est un couteau à double tranchant : l'humiliation sans cesse recommencée du Martineau se déroule dans l'espace public. Il ne faut pas chercher ailleurs la source de son ressentiment. Son débit est de plus en plus rapide, sa voix de plus en plus haut perchée, sa pensée de plus en plus circulaire : il perd le contrôle. Il oublie qui il est, où il est, ce qu'il fait. Il a essayé d'en découdre avec le maître. Jacques Vergès. C'était ridicule. Un dilettante contre un virtuose. Il faut un manque de lucidité surréaliste pour s'attaquer à ce Paganini de la rhétorique. "Ce monsieur n'est pas très intelligent", en a conclu Vergès fort à propos.

 

         9- Il y a au moins cette consolation que le Martineau est puni pour ses crimes. Sa punition, c'est le fait d'écrire dans le Journal de Montréal. Imaginez la honte. Le Martineau est du genre à écouter de l'opéra italien en dégustant un Sauternes. La beauté émeut le Martineau et le fait peut-être même pleurer. Mais il est admiré par des jocks  amateurs de Monster Trucks, des épais qu'il méprise et qu'il n'inviterait jamais à sa table. Et il est rejeté par ceux avec qui il aurait voulu être ami.

 

         Admis au party des douchebags puis invité à une procession des X sur la Grande-Allée, le Martineau se met à douter. Le Martineau a l'impression que personne - personne sauf Éric - ne le comprend. C'est la source psychique de son acharnement.

 

         Il a accédé transversalement à l'élite du Québec et il est devenu un roi-nègre comme Falardeau en montre à l'oeuvre dans Le temps des bouffons. Du haut de son trône, il ne comprend pas l'agitation des fourmis humaines écrasées par son poids. Mais parce qu'il n'a pas la génétique de l'élite, le Martineau ne se sent pas non plus à sa place. Il est et il reste un pure-laine rongé par la culpabilité de l'usurpateur. Il se bat contre sa souffrance en la matérialisant sous la forme d'un ennemi objectif, le "gauchiste", une vapeur qu'il pourfend inutilement de ses coups. Le Martineau peut bien se défendre d'être antisémite ou antimusulman, il est un antigauchiste déclaré, un croisé qui projette tout son fiel sur les fantômes de son esprit, auxquels il associe des individus réels. Dans les pages du Journal de Montréal et sur les ondes de TVA, il nomme des noms et il pointe des gens du doigt. Il est atteint de la furie du délateur qui confond sa haine avec la justice. Il n'y a plus qu'une chose à lui dire.

 

         10- Ta gueule, Martineau.

 

La Conspiration dépressionniste

 

[1] http://voir.ca/normand-baillargeon/2012/04/02/argumentation-101-avec-richard-martineau/